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Dispositif École et cinéma

L'homme qui rétrécit de Jack Arnold vu par...

Luc Lavacherie, coordinateur cinéma, directeur du cinéma La Coursive à La Rochelle

LE CIEL ÉTOILÉ AU-DESSUS DE MOI

J’ai découvert L’Homme qui rétrécit en 1985, un 24 décembre, si j’en crois mes souvenirs. J’avais 12 ans et le film de Jack Arnold, concis et tranchant, entrait dans mon cœur comme un couteau. J’étais fait. Comme Scott traversant au début du film une nappe gazeuse et toxique qui va irrémédiablement bouleverser son existence, j’entrais moi aussi en contact avec une matière dangereuse et terrifiante : les grands films, les grands livres, les grandes œuvres qui viennent à nous toucher sont de vraies catastrophes existentielles, des désastres, des « coups de haches dans la mer gelée qui est en nous » pour reprendre les mots de Kafka qui aurait adoré, c’est sûr, (il allait, on le sait maintenant, très souvent au cinéma voir des films burlesques), L’Homme qui rétrécit. C’est tout à fait le genre d’histoires courtes qui lui plaisaient : simple, absurde, presque ridicule mais universelle et finalement extrêmement touchante.

Quand je vis le film pour la première fois, je n’étais qu’émotions et sensations ; je vibrais d’autant plus intensément aux aventures de Scott Carey que les mots me manquaient pour les qualifier. J’y voyais vaguement une sorte de Robinson Crusoé mais qui, au lieu de naufrager au bout du monde sur une île déserte, avait échoué dans sa cave, sa vie domestique prenant peu à peu les traits d’une aventure exotique. Comme lui, quelque chose me dépassait dans cette histoire.

Ce n’est que plus tard, en revoyant le film, que j’ai prêté attention à l’incroyable savoir-faire qui avait présidé à la réussite de ce film : le scénario de Richard Matheson, la mise en scène de Jack Arnold et, bien entendu, les effets spéciaux, les décors, toute la direction artistique du film qui est proprement fabuleuse. Ce n’était pas qu’un miracle, c’était aussi un métier que les studios Universal avaient su en plus de trente ans d’existence porter à un grand niveau d’excellence.

Ce ne sera également que plus tard que j’attribuerai un propos au film et que j’écouterai ce qu’il avait à me dire. J’ai mis d’autant plus de temps à prêter l’oreille à son sous-texte que je voulais continuer à faire droit à mon émerveillement enfantin : il fallait que le film continue de me dépasser. Mais il a bien fallu qu’il passe lui aussi à la moulinette de la réduction interprétative – pour qu’il en sorte paradoxalement encore plus grand à mes yeux !

Car, au bout du compte, que raconte L’Homme qui rétrécit ? Qu’une fois atteint un certain seuil de confort et de puissance, le seul moyen d’évoluer est d’apprendre à rapetisser et retrouver les choses premières.

Bien sûr, on pourra voir dans ce film l’expression d’une crainte proprement américaine : arrivé en 1957 à l’apogée de son rêve et de sa puissance (notamment atomique), le pays se fantasme un déclin futur. « La poursuite du bonheur » est un des objectifs que s’est donné l’Amérique mais que faire une fois ce bonheur atteint ? Des vacances en bateau, une maison, un travail, une femme vive, intelligente, indépendante ; il ne pouvait plus rien arriver de bon à ce pauvre Scott. Il fallait qu’il chute de cet éden domestique et renoue avec une vie sauvage, dangereuse et héroïque. Passé l’inquiétude et la tristesse dues à la solitude, une nouvelle énergie gagne bientôt Scott qui devient alors une sorte de poète. Au milieu du déluge, c’est d’ailleurs son crayon de papier qui lui sert de radeau de survie. Là où pour les autres tout n’est qu’incident ménager, pour lui tout revêt désormais l’allure d’un cataclysme mythologique. Sa vie est devenue intense. C’est un retour à l’immensité de la nature qui résonne avec l’aube de l’histoire américaine où tout un continent était encore à découvrir : Emerson, Thoreau bien sûr, tous les grands penseurs transcendantalistes qui s’inspirèrent beaucoup du transcendantalisme kantien. Avaient-ils lu cette phrase du philosophe allemand : « Deux choses remplissent le cœur d’une admiration et d’une vénération toujours nouvelles et toujours croissantes à mesure que la réflexion s’y attache et s’y applique : le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi » ? Sans doute. Et Richard Matheson ? Jack Arnold ? Scott Carey ? Sans doute pas et, finalement, peu importe. Ce qui compte, c’est qu’à 47 ans, en ouvrant un peu par hasard le livre d’un philosophe allemand du XVIIIème siècle, je puisse tomber sur des lignes qui me ramènent directement à l’émerveillement du garçon de 12 ans que j’étais devant la dernière scène, magistrale, de L’Homme qui rétrécit.

L'homme qui rétrécit de Jack Arnold