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Le regard du grand témoin - Par Stephan Hernandez, Directeur d’ARTIS-le lab

Ce regard sur la journée est construit en cinq « chapeaux » qui organisent mes notes prises à la volée lors de mon passage dans les 4 ateliers de la matinée et les 4 ateliers de l’après-midi. Mes notes relèvent des points de rencontre et d’achoppement et des idées entendues lors des ateliers. Ensuite deux points d’enjeux sont évoqués avant une citation qui finit ce regard sur la journée.

La Thématique première est intitulée « chances ».

La première des chances est de pouvoir traiter de la question de l’Éducation Artistique et Culturelle dans le domaine de l’image qui, avec la musique, constitue de loin la première porte d’entrée vers la culture pour les jeunes. Leur accès immédiat et quotidien aux images signifie qu’il s’agit d’un médium idéal pour mener une action d’Éducation Artistique et Culturelle, ce qui n’est pas le cas du spectacle vivant (hors musiques actuelles), des arts graphiques, du patrimoine, ou du livre.  
Il a été dit lors d’un atelier, que les jeunes sont parfois plus compétents que les adultes dans l’utilisation des outils pratiques de l’image. Il n’y donc qu’à leur faire confiance sur le plan technique et donc de guider le travail sur le fond. Chaque élève ayant un outil de création des images personnel, cela facilite grandement l’accès à la pratique et encourage la créativité de chacun.
La seconde chance pour l’éducation à l’image est de bénéficier de ce temps de travail interprofessionnel sur l’Éducation Artistique et Culturel. En effet à l’échelle régionale, il s’agit d’une occasion unique qui n’existe dans aucun champ culturel à présent. Ce moment a permis aux uns et aux autres de se reconnaitre qu’ils soient exploitants, enseignants, médiateurs, artistes, représentants des pouvoirs publics, chargés de la ressource et d’engager des échanges importants sur les tenants, les aboutissants, les obstacles pratiques, etc,...Cette avantage est d’autant plus significatif que l’éducation aux images est soutenue par les pouvoirs publics.
Le troisième point de la rubrique « chance » est lié à la structuration des mondes professionnels de l’image. En effet, la structuration au sein de l’Éducation nationale avec des professeur-re-s impliqués, des référent-e-s au sein de l’administration est complété « en miroir » par une structuration du monde professionnel avec des médiateur-trice-s et référent-e-s territorialisé-e-s. Ce double engrenage apporte une structuration réelle et une organisation territoriale qui peut permettre de progresser dans l’objectif du 100% EAC appelé par l’Etat.
La quatrième chance apparue dans cette journée est l’évidente vitalité engendrée par l’engagement de tous les acteurs et qui ouvre de nombreuses envies et capacités dans le sens du développement.

J’ai nommé la seconde thématique « Développer/déployer »

J’ai remarqué dans cette journée des velléités d’une part de « capter plus d’élèves » et aussi le souci de mobiliser et motiver de nouveaux professeur-e-s, ainsi les un-e-s et les autres ont imaginé des pistes pour aller dans ce sens. 
L’importance des enseignant-e-s dans la chaine de l’EAC est très bien identifiée et leur formation qu’elle qu’en soit la forme est un processus essentiel pour les trois piliers de l’EAC.
Par ailleurs, la formation de toutes les parties prenantes au contact des élèves est un besoin formulé souvent : former les exploitants, les projectionnistes, les bénévoles,…afin qu’ils soient aussi médiateurs dans ce contactPavec le lieu « cinéma » et le film sur grand écran.
Une plus grande présence des artistes notamment appuyée sur leur capacité à intervenir sur la pratique et d’apporter leur regard est aussi souhaitée. 
Dans l’éducation à l’image le processus de médiation est principalement organisé autour de l’œuvre et de sa projection. La possibilité d’amener les élèves à fréquenter les temps d’écriture, de tournage, de montage auprès des artistes et des équipes techniques est une des très belles idées ayant été défendue aujourd’hui.

La thématique 3 est appelée « Faire circuler les ressources et se repérer dans la géographie »

La ressource venant au service des enseignants et des acteurs proposés par Canopé et le Pôle image est d’une richesse étonnante. Elle est constituée de nombreux outils, ouvrage, plateformes internet, outils pratiques et autres propositions innovantes remarquables.
En revanche, souvent les enseignants menant des projets sur le terrain, sous estimant l’importance et la qualité de leur travail, rechignent nourrir les plateformes de ressource. Pourtant l’échange de pair à pair est un partage d’expérience précieux.
Il me semble qu’il y a un enjeu très présent sur l’accès aux ressources car j’ai pu entendre aujourd’hui des « niveaux » de connaissance très hétérogènes sur les ressources connues des acteurs. Comme dans tous les domaines de la ressource, l’enjeu de la circulation des productions est essentiel et complexe, il nécessite de remettre le travail sur l’ouvrage en permanence. 
Un autre domaine pourrait aussi être examiné : la capacité des parties prenantes à se situer dans l’organisation rhizomique de l’EAC. En effet, se repérer dans cette géographie des dispositifs, acteurs, fonctions, sources d’information est complexe et se révèle un frein pour que chacun identifie sa capacité de concourir à l’objectif du 100% EAC.
L’échange de pratique et d’expérience et de réflexion tels qu’organisé aujourd’hui est également un espace important dans ce processus.

En quatrième thématique j’ai regroupé « les problèmes pratiques ».

Dans certains ateliers, des problèmes pratiques ont été évoqués par les participants. Il me semble important d’être attentifs à ces questions qui, souvent, sont des difficultés surmontables en termes d’organisation et de fluidité de communication, mais elles sont éprouvées comme autant de freins quotidiens par des personnes qui réalisent l’éducation à l’image au quotidien : 
Mieux communiquer directement entre enseignants et exploitants, obtenir de la souplesse dans l’accès aux salles, faire circuler les coordonnées de classes, des référents, donner accès aux outils pratiques, conjuguer les pré visionnements et la formation, ouvrir les comités de pilotages aux exploitants, préciser les rôles de chacun,…
Les enseignants ont exprimé leur besoin de formation dans un contexte où l’éducation à l’image n’est pas considérée comme prioritaire et, pour les lycées, l’incompatibilité de l’action culturelle avec la récente réforme du lycée et du bac s’avère un véritable handicap.

Le « travailler ensemble » est le denier thème qui m’a semblé traverser cette journée.

Il faut avant tout rappeler que personne ne fait de l’EAC tout seul et que la coopération (c’est-à-dire travailler en commun pour un objectif qui dépasse les objectifs individuels de chacun) est le cœur de l’EAC. C’est un travail mené entre des enseignants, des acteurs culturels, des artistes, des institutions, des structures de ressource ou de formation dans le but de participer à la construction de citoyens culturels émancipés.
Durant la journée, sont apparus plusieurs niveaux de « travailler ensemble » ; l’éducation aux images démontre une forte coopération entre les acteurs impliqués sur le terrain directement auprès des jeunes, mais ce sont aussi des comités de programmation, des commissions institutionnelles etc. 
Des idées exprimées dans la journée ont été dans le sens du décloisonnement entre les publics notamment dans le cadre des formations ( pourquoi ne pas ouvrir aux exploitants des temps réservés aux médiateurs ou aux enseignants ? ) mais aussi dans le cadre des commissions ( comment assurer une meilleure circulation de la parole entre les acteurs de terrains et les zones décisionnaires ? ). La question de la présence des artistes à différents endroits de l’organisation de l’EAC est une question qui traverse également l’ensemble des champs culturels.

J’indique ci-dessous deux enjeux qui n’ont pas réellement été évoqués dans la journée :

La synergie à trouver entre temps scolaire et hors temps scolaire. Annoncée dans les axes transversaux de la journée, ils ne sont que très peu apparus. Ceci pourrait peut-être s’expliquer par le fait que l’articulation de ces différents temps ne peux se « tricoter » qu’à l’échelon local et que la conjugaison des activités est propre à chaque territoire selon les acteurs présents et les caractéristiques économiques, politiques, organisationnelles et sociales. En revanche, un véritable travail de « révélateur » pourrait être opéré pour valoriser ces mécanismes.
Un autre point majeur, n’a pas été évoqué alors qu’il me semble central et effleuré plus haut. L’absolue nécessité d’éduquer nos enfants à la culture des images circulant sur internet. En effet, tous nos enfants consomment des images et du son en continu de façon individuelle ou via les réseaux sociaux. Or, l’éducation à l’image est centrée sur l’accès à l’image projetée. Il me parait important d’amener les jeunes vers les lieux de culture cinéma, et de promouvoir une pratique culturelle socialisée, toutefois, il apparait difficile de ne pas traiter l’accès aux images par internet comme une pratique culturelle majoritaire.
Pour terminer cette intervention, j’emprunte à Jean-Gabriel Carasso une citation de son ouvrage paru en 2006, « Nos enfants ont-ils droit à l’art et à la culture ? » sur les enjeux de l’Éducation Artistique et Culturelle :

« Il s'agit d'un enjeu politique.
Il s'agit d'un enjeu culturel,
Il s'agit d'un enjeu éducatif. 
Il s'agit de permettre une intelligence sensible.
Il s'agit d'inventer une culture solidaire,
Il s'agit de forger des citoyens. 
Il s'agit d'un combat, pour l'émotion partagée. 
Il s'agit de gagner la bataille de l'imaginaire.
Il s'agit de construire des hommes debout. »