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Plateforme collaborative d’éducation aux images

La parole aux intervenant·es

Dans le cadre de l'appel à projet "Le Jour d'après", Stéphanie Masson et Carine Fillot (Elson) intervenant·es auprès de lycéens sur un atelier de décryptage et d'initiation à l'écriture de séries TV ont répondu à nos questions.

 

Vous avez répondu à l'appel à projet « Le Jour d’après » lancé par l’association Passeurs d'images dès la fin du premier confinement, en 2020. Qu'est-ce qui vous a donné l'envie de proposer ces ateliers ?

Stéphanie Masson : Suite à une première expérience d’ateliers de décryptage et d’initiation à l’écriture de séries avec Passeurs d’images, en 2019, au Festival des séries européennes de Fontainebleau, on a souhaité pousser l’expérience plus loin, pour élaborer avec des élèves, en atelier, un livrable sonore de ce qu'on écrit. Par ailleurs, il y a une explosion, depuis le premier confinement, du visionnage de séries de la part du public adolescent, historiquement consommateur, mais qui devient de plus en plus exigeant. À force de regarder des séries aux écritures différentes, ces jeunes ont beaucoup de mécanismes narratifs variés dans la tête et il est important de les leur faire comprendre. Cet atelier « Le Jour d’après » est conçu pour leur donner des clés, pour les aider à mieux comprendre ce qu'ils regardent, mieux comprendre également le processus de création d’une série…

Pourquoi avoir choisi de les faire travailler autour des séries de fictions télévisées Les Revenants et La Quatrième dimension ?

SM : C'est une des premières bonnes séries françaises qui date de 2012 - en tous cas pour la saison 1-  dont la qualité  pouvait rivaliser avec celle des séries européennes les mieux écrites. Auparavant, les anglo-saxons et les créateurs nordiques, avec les séries danoises ou suédoises, ont vraiment révolutionné le genre. Les Revenants s’éloignaient en termes d’écriture de la série française académique, avec des histoires se terminant à chaque fin d’épisode, même si les personnages évoluaient d’un épisode à l’autre. La diffusion à travers les plateformes comme Netflix, Amazon, a engendré une forme d’écriture différente. Canal + en France a été la première chaîne à proposer des séries innovantes, sur un modèle finalement très cinématographique. Le réalisateur David Lynch a été le premier à apporter le cinéma dans la série télé avec Twin peaks, c’est un cauchemar éveillé, dans un lieu isolé. On en sent l’influence dans Les Revenants, qui se déroule aussi dans un lieu isolé (la série a été tournée dans les montagnes vers Annecy). Quant à La Quatrième dimension, c’est une série classique datant de 1957. Les adolescents ont trouvé le rythme assez lent, mais c’était intéressant de leur montrer les secrets de fabrication, comment l’image est composée, pourquoi il y a un zoom parfois sur un visage, pourquoi l’intrigue se situe dans une petite ville… Nous avons analysé des épisodes, plan par plan, pour en questionner avec eux les principes, ce qui a rendu leur regard plus percutant. L’écriture reste toujours d’une grande modernité, parce qu’il n’y a aucuns effets spéciaux, rien n’a vieilli, tout repose sur l'intrigue et le jeu très fort des comédiens.

Quelles techniques d'écriture sérielle et de réalisation ont-ils travaillé avec vous à partir de ces deux séries ?

SM : On a analysé les fondamentaux de la série, les dispositifs de la dramaturgie : le thème, le genre, la construction des personnages, ce qu’est une esthétique dans une série. Par exemple, la lumière dans Les Revenants n'est pas la même que dans La Quatrième dimension. Chaque série possède sa propre couleur. On ne le perçoit pas forcément quand on regarde les épisodes sans les analyser. Or, la couleur est un point essentiel à penser quand on crée une série. On a aussi étudié ce qu’est une arche de personnages, de quelle façon ces arches se croisent, comment les personnages sont reliés entre eux… Comme les élèves allaient écrire, on a veillé à ce qu’ils digèrent des principes d’écriture. Pour leurs propres productions, ils ont pu ensuite se demander : « dans quel lieu cela se passe ? A quel moment ? Qui sont les personnages ?  Quel est le genre de la série ? Est-ce de l’horreur ou du fantastique, ou une hybridation des deux ? Quelle est l’image ? Et quels problèmes doivent affronter les personnages ? Sans problème, il n’y a pas d’histoire, pas de série. Quels sont les conflits ? Quel est l’enjeu ? Que cache-t-on au début qu’on révélera après ? L’idée, c’était de comprendre que moins on dévoile d’informations, plus on attire le spectateur, l’essentiel est de les doser pour créer du suspens. C’est comme de remplir un sac de billes de couleurs et ensuite les retirer du sac une à une et tu joues avec, c’est un jeu, le plaisir de fabriquer une histoire. L’objectif, c’était que les élèves puissent à cette étape créer des concepts de série, même si certains ont débordé sur l’écriture du premier épisode.

Comment s'est passé justement le travail d'écriture de leurs concepts ?

SM : Ils ont écrit en groupe de trois ou quatre. Une lycéenne a préféré être seule pour écrire, ce que je n’ai pas interdit. Mais travailler en groupe est intéressant, car il faut alors se mettre d’accord, en remettant sur le métier les choses, en partageant ce que chacun souhaite, en prenant des décisions ensemble. Une série s’écrit généralement en équipe, de manière collective, même s’il y a parfois un créateur ou deux à l’origine du concept :  c’est ce qui permet aussi d’écrire vite. Une saison doit être suivie d’une autre, rapidement. C’est d’autant plus fécond qu’au lycée, les élèves reprennent rarement leur travail d’écriture, ils font une rédaction d’un jet sans forcément la reprendre. En groupe, dans le cadre de cette écriture de série, ils doivent reprendre leurs productions initiales, réécrire à plusieurs reprises. Toute écriture est réécriture.

Comment avez-vous travaillé avec les lycéens ensuite pour produire la partie podcast audio ?

Carine Fillot : Dans un premier temps, ils ont formalisé à l'écrit un pitch de série pour rendre lisible le concept, l'histoire et son enjeu. Ensuite, on a travaillé sur la mise en voix pour parvenir à un pitch audio qui ne devait pas dépasser 1mn, ou 1mn30. On partait alors d’une base écrite, un texte court, que parfois on a retouché en y ajoutant des virgules, des points, en enlevant des phrases un peu trop longues, des subordonnées relatives, etc. afin de passer à un propos oral. La mise en voix de leur récit doit permettre en effet de créer chez l’auditeur des images mentales. Pour cela, il fallait qu’ils appuient sur certains faits, fassent entendre l’enjeu, le suspens, créer des attentes… Ce n’est pas une simple lecture, c’est une forme d'interprétation par la voix. On a mis aussi en voix le titre choisi pour leur série et la signature des auteurs, dans la perspective de les diffuser les uns après les autres. Le titre notamment constitue une accroche intéressante. Parfois, c’est le titre uniquement d’un podcast qui nous attire, en donnant des intentions, des indications... Donc chacun au sein du groupe s’est partagé le texte pour réaliser cette interprétation. On les a tous enregistrés au sein des locaux de notre partenaire à la Bibliothèque Nationale de France. On effectue enfin de notre côté un montage de tout cela pour obtenir une collection de six, sept pastilles sonores autour de leurs séries.

Ont-ils plutôt choisi de montrer une vision utopique ou dystopique de la société dans leur série ? Est ce qu'il y a un lien entre leurs concepts et leur « vécu » du premier confinement ?

SM : On sent un peu la crise de la Covid dans l’ensemble de leurs concepts. Ils sont partis dans des imaginaires assez sombres, avec des personnages de morts-vivants. Ils ont choisi le genre du fantastique, avec des éléments irréels, irrationnels, ou celui de l’horreur. Une lycéenne seulement a choisi le genre réaliste. Et puis, c’est plus amusant pour eux d’aller vers l'anticipation, plutôt que de raconter le quotidien. Sinon, pour dire le quotidien, il faut trouver un angle, c'est moins immédiat.

Que pourriez-vous dire aujourd'hui de l'impact de cet atelier sur les élèves ?

SM : Ils vont regarder les séries autrement, mieux comprendre ce qu’on veut leur montrer, prendre conscience qu’on amène leur regard quelque part, que tout, dans une série, est écrit, pensé, réfléchi. Et puis l’atelier est un déclencheur, ils peuvent se dire : « je peux raconter quelque chose ou, si je veux, écrire avec d'autres, me mettre d'accord avec eux ». Enfin, ils ont utilisé leur voix, entendu leur voix. Cette incarnation est très importante. Ils aimeront peut-être davantage leurs voix. Ils ont tous accepté d’expérimenter cette mise en voix, c’était courageux de leur part. Nous n’étions pas certaines qu’ils le feraient tous, l’une des lycéennes a hésité d’ailleurs, mais l’a fait aussi. Ils ont joué le jeu alors que ce n’est pas facile. Ils écrivent peu, ne se relisent pas beaucoup, certains peuvent avoir du mal à s’exprimer. Ils ont réalisé en atelier qu’ils pouvaient améliorer leur texte, et pour certains, réécrire les phrases pour mieux les ajuster à leur voix. Ils ont appris aussi à tenir compte d’un auditoire potentiel à leur réception, même s n’est pas présent au moment où on enregistre le podcast. A la fin de l’atelier, ils repartent avec un objet, pas seulement un document word avec leurs textes. C’est réel concret, tangible. 

Pouvez-vous nous décrire la manière dont vous avez collaboré avec la Bibliothèque Nationale de France (BNF), partenaire de votre projet ?

SM : C'était fluide et agréable de pouvoir mettre en place les ateliers dans ce contexte, en lien avec le réseau Passeurs d’images. La BNF possède un fond très exhaustif. Et puis, les lycéens ne savaient pas que leur lycée se trouve à dix minutes de ce lieu, qu'ils peuvent venir tous les soirs de 17 heures à 20 heures, même en période de vacances, qu’ils y trouvent des séries et jeux-vidéos à la demande, ou qu’ils peuvent y travailler au calme, en prenant une carte à l’année pour quinze euros. De tels ateliers créent ainsi du lien entre l'Éducation nationale et d’autres outils, d’autres cadres pour tous les publics.