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PORTRAITS DE FRONTIÈRES - Entretien avec Tawan ARUN et Joris RÜHL, réalisateurs

Que se passe-t-il aux frontières orientales de l’Europe ? À travers le webdocumentaire Portraits de frontières, Tawan Arun et Joris Rühl interrogent de manière sensible l’influence de la frontière sur ses riverains.

Comment est né ce projet de parcourir les frontières orientales de l’Europe ?
Tawan Arun
 : J’ai commencé à y réfléchir il y a quelques années aux Beaux-arts. C’est en 2010, lors d’un voyage en Russie, que la frontière m’a sautée aux yeux : j’étais dans un pays voisin de l’Europe mais où chaque petit détail me rappelait en permanence que je n’étais pas « chez moi ». J’ai alors parcouru les frontières de l’Europe sur Google Maps, en consignant chaque route, chaque pont, la manière dont les frontières étaient tracées et contrôlées. Puis je suis allé en Pologne pour observer tout ça. Je n’étais pas vraiment à l’aise, au milieu d’habitants ne parlant quasiment pas un mot d’anglais... Mais j’étais fasciné par l’ambiance qui se dégageait : des policiers, des gens faisant leurs courses de l’autre côté de la frontière, des mecs un peu louches au volant de voitures hors de prix, d’autres dans une misère affolante.

Joris Rühl : Je crois qu’une partie de ce qui nous excitait résidait dans cette rupture d’ambiance : on voulait se rendre compte de ce que la frontière crée comme frontière ! Ce sont des zones de perméabilité culturelle, en particulier parce qu’au cours de l’histoire récente, il y a eu de nombreux déplacements de ces frontières, avec leurs cortèges de déplacement de population, de changement de religion, etc. On voulait voir les continuités et discontinuités d’un territoire à l’autre. La réputation de « forteresse » de l’Union Européenne nous a semblé conférer à ses frontières une dimension particulière.

Comment avez-vous choisi les lieux à filmer et les personnes à interviewer ?
TA
 : Quand je suis revenu de mon premier voyage en Pologne, j’imaginais filmer sept ou huit points de passage, dont certains dans le Sud de l’Europe. On s’est vite rendu compte que c’était irréaliste. Il existe déjà pas mal de documentaires sur les frontières du Sud, beaucoup moins sur celles de l’Est. On a donc décidé d’explorer ce « trou noir ». On a aussi dû tenir compte des moyens à notre disposition : mes grands-parents vivent en Turquie, la frontière polonaise est l’une des plus proches de Berlin où j’habite, ça joue beaucoup !

JR : Les lieux que nous avons filmés sont les lieux de résidence ou de travail de chacun de ces personnages, ils participent de ce portrait que nous avons essayé de faire, exprimant aussi la relation des personnages à cet espace frontalier. Concernant les personnes à filmer, cela s’est fait un peu sur le mode de l’enquête, en essayant de cerner des problématiques propres à chaque lieu, puis en se faisant guider vers un personnage particulièrement concerné par l’un de ces enjeux. Mais il est aussi arrivé, comme dans le cas de Sahir, le paysan turc, que nous tombions sur lui par hasard, alors que nous étions venus filmer un village dont on nous avait dit qu’il était fréquemment inondé par la rivière venant de Bulgarie. Cette manière de faire nous a permis de constituer à chaque endroit un petit réseau de connaissances, avec certaines personnes qui prenaient un rôle informel de « fixeurs ».

TA : Il y a des pays où c’était plus simple que d’autres. En Turquie, quasiment toutes les personnes rencontrées ont accepté d’être filmées, elles étaient très accueillantes, nous invitaient à manger... En Pologne c’était l’extrême opposé, c’était vraiment compliqué d’établir un contact avec les habitants. La plupart ont refusé d’être filmés et enregistrés. On n’avait pas la possibilité de rester six mois sur place, de prendre le temps de gagner leur confiance pour qu’ils se confient vraiment. On a donc récolté assez peu de témoignages en Pologne, et ceux qui ont accepté de nous parler ne disaient pas toujours des choses passionnantes...

Comment expliquez-vous cette méfiance ?
TA
 : Il y a beaucoup de jeunes qui trafiquent et qui n’ont pas envie d’être filmés. Je pense aussi qu’il y a une peur liée à l’occupation russe et à la police secrète qui sévissait durant de longues années. On leur a appris à ne pas parler aux gens, à ne pas faire confiance aux médias, à se méfier des personnes qui posent des questions. Ils veulent se protéger, par peur. Parfois on arrivait à convaincre une personne de nous parler, puis son conjoint ou son supérieur l’en dissuadait. En Finlande en revanche ça s’est beaucoup mieux passé, peut-être aussi parce qu’on commençait à être rodé à l’exercice.

Vous vous êtes focalisés sur trois postes frontières spécifiques. Quelles similitudes et différences avez-vous remarqué dans les manières de « vivre la frontière » ?
JR
 : Le discours des gens à Kapikule en Turquie était assez focalisé sur la relation à l’Europe, à un moment où même une partie de la classe intellectuelle commençait à se désolidariser du discours officiel prônant le rapprochement de l’Europe avec en ligne de mire l’intégration de la Turquie dans l’UE. Ces personnes manifestaient un doute sérieux quant à l’intérêt de rejoindre une Europe qu’ils voyaient moribonde, frappée depuis quelques années par la crise financière, et voyaient dans une ouverture vers les pays arabes un plus grand potentiel.
En Pologne, la situation était différente : nous étions côté européen, dans un pays ayant rejoint l’UE depuis peu. Ce que nous avons ressenti là-bas, c’est un déclin de l’économie locale qui s’appuyait sur le commerce frontalier. Le changement de nature de la frontière a créé une vraie coupure dans le territoire. On aurait pu imaginer que l’intégration dans l’UE aurait été perçue de manière positive ; on a plutôt rencontré du dépit et de l’amertume, voire un dépérissement lié à une sorte d’exode de la jeunesse vers les pays plus riches en Europe dont les marchés du travail leur étaient désormais ouverts. Cela dit, les portraits que nous montrons dans le web-documentaire tempèrent ce constat plutôt qu’ils ne le soulignent, ils donnent l’impression que l’énergie d’entreprendre arrive d’ailleurs.
Dans le cas de la Finlande, nous avions affaire à une frontière moins hermétique, avec des règles assouplies en faveur des ressortissants russes et un « tourisme économique » prospère. Et même si le pouvoir d’achat moyen des citoyens penchait nettement en faveur des Finlandais, ceux que nous avons rencontrés témoignaient d’une sorte de complexe à l’égard du voisin russe. En cause, les nombreux Russes très fortunés qui acquièrent des Mökkis (maisons de campagne) en Finlande ; mais plus encore, l’histoire entre ces deux pays, la Finlande ayant longtemps été annexée par la Russie (quand ce n’était pas par la Suède) et regrettant d’avoir dû céder la Carélie, province du Sud-Est, à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. Il y a donc une sorte de racisme assez perceptible à l’encontre des Russes, perçus tantôt comme de riches « colonisateurs », tantôt comme des voyous, jeunes et chômeurs, venant compromettre la quiétude très finlandaise de cette région.

Pourquoi les frontières nous fascinent-elles tant d’après vous ?
TA
 : C’est un thème qui a toujours intéressé les artistes. Je pense à un graffiti célèbre à Berlin qui dit en gros « la frontière n’est pas entre le Nord et le Sud mais entre toi et moi ». Il suffit de regarder les guerres aujourd’hui pour comprendre que les frontières changent de nature. À présent elles sont idéologiques plus que territoriales. C’est flagrant quand on prétend « combattre le terrorisme », on ne se bat plus contre un pays. Les frontières ont quelque chose de fascinant, elles sont hermétiques, bougent sans cesse. Depuis peu, l’UE a renforcé les contrôles le long des frontières orientales de la Turquie (Syrie, Azerbaïdjan, Iraq, Arménie), pour empêcher les migrants de se rapprocher de l’Europe. Les barrages se renforcent, il faut garder un œil attentif sur tout cela.

JR : Ce qui fascine c’est aussi la double dimension de la frontière, à la fois rupture et continuité, passage et zone militarisée infranchissable. Cela se ressent au niveau culturel dans chacune des trois régions que nous avons visitées. Il y a de nombreux points communs de part et d’autre de la frontière, mais il y a aussi des ruptures très franches.
Les ambiances liées à ces zones frontalières ont quelque chose de fascinant, on est souvent aussi à la frontière de la légalité ! Trafics, bars sordides, boutiques d’articles pornographiques, lieux informels de rencontres mystérieuses, nouveaux riches qui tranchent dans un contexte de déclin économique, forte concentration d’alcooliques : les zones d’ombres s’accumulent dans ces territoires où l’on n’est pas les bienvenus ; des territoires souvent étranges aussi parce qu’ils ne sont ni urbains, ni ruraux, ni même péri-urbains : ce sont des zones frontalières, tout simplement, des zones qui concentrent des habitants parce qu’il y a une frontière. Nous avons essayé de rendre compte de ces ambiances incertaines, de ces « entre-deux », de ces tensions liées à la militarisation, de ces immobilismes dus à la rupture créée par la frontière. Il fallait trouver les lieux qui nous paraissaient l’exprimer, mais aussi les personnes, leurs manières de parler, leurs histoires de vie où la frontière est toujours prompte à surgir dans une anecdote ou dans un souvenir.

Votre film ne se focalise pas sur les migrants. Vous préférez esquisser le quotidien des habitants de la frontière et dresser en creux le portrait économique, commercial et social de ces zones d’échanges.
JR
 : Si nous nous étions focalisés sur les migrants, nous n’aurions pas fait un portrait des lieux et de leurs habitants : nous aurions été à la rencontre de personnes ayant une relation souvent récente et très particulière à ces zones frontalières qui sont, pour eux, à laisser au plus vite derrière eux. C’est surtout une question d’envie qui nous a poussés à nous rapprocher au maximum du quotidien des habitants, avec en tête des références d’artistes tels que le photographe Auguste Sander ou le documentariste Pierre Perrault. On a tout de même effectué des recherches en amont de nos voyages pour nous remettre en tête plus précisément les enjeux liés aux frontières et à celles que nous allions voir en particulier, mais c’est effectivement en creux que nous voulions les aborder. Pour y parvenir, nous avons décidé que le critère essentiel de notre « casting » de personnages serait l’importance de la frontière dans leur quotidien.

Chaque séquence commence de la même manière : des paysages défilent à travers la vitre de la voiture et une voix-off contextualise la frontière dans la région filmée. Cette référence au road movie était-elle consciente ?
JR
 : Pour faire une référence plus explicite au road movie, il aurait fallu mettre en scène des personnages et leur histoire – nous, en l’occurrence. Ce sujet a fait l’objet d’un questionnement assez intense. L’expérience que nous faisions lors du tournage était intimement liée à notre mode de déplacement en voiture, ce qui avait des conséquences très concrètes sur notre manière de procéder et permettait une certaine souplesse. C’était aussi le moment des debriefs, le moment où on faisait connaissance avec la région par le paysage, où on écoutait de la musique, où on échangeait avec nos interprètes. Toute la question a été de savoir à quel point nous voulions en faire un élément dramaturgique, révéler les conséquences de notre méthode de travail sur le résultat. Nous avons préféré rester économes dans la mise en scène de notre démarche, dans le but de donner la priorité aux personnes et aux lieux que nous avons filmés. Mais nous ne voulions quand même pas faire complètement abstraction de notre façon de travailler « en voiture ». C’est comme ça que nous avons opté pour les travellings d’introduction à chaque personnage : en plus de donner une place discrète à notre expérience de tournage, cela permettait une unité formelle qui nous plaisait pour la forme du webdoc ; nous aimions aussi l’idée d’introduire un personnage par « son » paysage.

Envisagez-vous le webdoc comme une « nouvelle frontière », un nouvel espace à conquérir pour parler de notre monde ?
TA
 : On a commencé Portraits de frontières à une période où le webdoc était en plein boom, vers 2010. Ce qu’on souhaitait c’était contourner le côté souvent très journalistique des webdocs et accorder une grande importance à l’esthétique. Je trouve d’ailleurs dommage que la plupart des webdocs n’aient pas cette exigence artistique. On aurait aussi pu imaginer une version film de Portraits de frontières, mais ça ne collait pas avec la manière dont le projet a été pensé et conçu. Il aurait manqué un arc dramatique tenant l’ensemble.

JR : Il y a une sensation qui a peut-être quelque chose à voir avec celle du pionnier : découvrir un territoire, se l’approprier, décider soi-même des règles. Cependant, il faut nuancer. Il y a de très nombreux web-documentaires qui font la part belle à l’innovation permise par ce medium (scénarios participatifs, interaction, scénarios à choix multiples). Ce n’est pas ce sur quoi nous avons souhaité mettre l’accent. Ou plutôt, si nous avons cherché à être innovants, c’est d’une manière finalement assez réactionnaire, en se disant qu’il devrait aussi y avoir de la place pour un usage de contenus internet plus longs, plus classiquement filmiques, plus lents, moins foisonnants, exigeant un peu plus de patience et de concentration.

Portraits de frontières Vie quotidienne aux portes de l’Union Européenne
Un webdocumentaire de Tawan Arun et Joris Rühl / 2012 / co-produit par TV5Monde
Voir le film : http://portraits.tv5monde.com

Entretien réalisé par Thomas STOLL (KYRNÉA / Passeurs d’images)
Article publié dans Projections n°36 (décembre 2014)