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Dispositif d’éducation à l’image hors temps scolaire, en direction des publics ayant des difficultés d’accès aux pratiques cinématographiques. Un regroupement de coordinations locales (près de 400), régionales (27) et nationale (1), de partenaires nationaux et régionaux, de collectivités territoriales, de professionnels du cinéma et de l’audiovisuel, d’associations...

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Penser en images

par Michael Stora - Transcription par Jean-Marc Génuite

Michael Stora est psychologue-psychanalyste et spécialiste des mondes virtuels.

L’intervention de Michael Stora succède à celle de Laurence Allard lors de la conférence-débat "Pratiques culturelles et nouvelles technologies" ayant eu lieu dans le cadre des REJI, le 8 novembre 2008 à Paris.

Dans un premier temps, je souhaiterais revenir sur la question du narcissisme évoquée précédemment par l’un des intervenants de la table ronde et rappeler qu’en décembre 2006, " la personnalité de l’année " promue par le numéro spécial du " Time Magazine " s’incarnait dans un " You " adressé à chacun des internautes.

Je pense que le narcissisme est perçu de manière très différente d’une société à l’autre. En France, on a tendance à le présenter essentiellement comme un défaut, un " problème ", peut-être parce que nous sommes dans une culture encore profondément imprégnée de catholicisme. Je m’interroge par exemple sur les raisons qui ont poussé la France - pays où la création de blogs adolescents reste la plus élevée d’Europe- à être le seul pays à traduire le terme de blog par " journal intime ". Est-ce que ce choix désigne un rapport particulier à la culture du secret ?

Depuis un an, en tant que consultant pour Skyblog, site qui héberge environ 21 millions de blogs, je dispose d’un terrain de recherche passionnant sur la parole des adolescents. En tant que psychologue, ce rôle m’a permis de constater que les jeunes d’aujourd’hui développent un tout autre rapport que leurs aînés à la question de l’exhibition de soi. Je me demande même si les adolescents, en se montrant parfois de manière très exhibitionniste, très narcissique, ne sont pas en train de dire aux adultes, à la génération de leurs parents : " on vous emmerde avec vos secrets, nous, on se montre !"

Lorsqu’on mène des études sociologiques sur les adolescents, on se rend compte qu’ils sont terriblement lucides vis-à-vis de phénomènes qui inquiètent souvent les anciennes générations, comme la mort du militantisme politique. Le positionnement qu’ils adoptent le plus souvent pourrait s’énoncer dans un " Mao est mort vive moi ! ". En même temps, je trouve que l’on est dur vis-à-vis de ces adolescents car au fond la société telle qu’elle est ne fait pas de l’ambition une chose honteuse.

À 44 ans, j’appartiens à une génération qui n’est pas née avec les jeux vidéo. Néanmoins j’ai été un bébé totalement " biberonné " aux images télés. J’ai vécu les premières années de ma vie aux Etats-Unis et comme j’ai pu l’évoquer dans le premier chapitre de mon premier livre (1) où je me suis lancé dans une sorte de "psychanalyse sauvage ", ma mère était une femme très dépressive qui passait son temps à regarder la télévision alors que le bébé que j’étais, fixait le regard maternel tourné vers l’écran. Je crois que c’est la raison pour laquelle très tôt, enfant, j’ai voulu " exister " dans l’image. Mon but était d’être dans les images, je voulais être à côté de John Wayne, ou sur le Bounty avec Marlon Brando.

Beaucoup plus tard, en 1995, j’ai joué à Deus Ex, un jeu vidéo de Warren Spector doté d’un étonnant scénario. C’était l’un des premiers jeux en 3D qui permettait d’avancer dans l’image. Au cours du jeu, mon personnage pénétrait dans une salle de bain dans laquelle se trouvait un miroir et tout en le faisant sauter face à ce miroir, je regardais mon avatar observant son propre reflet. Cette mise en abyme a créé une puissance d’immersion qui m’a directement renvoyé aux fantasmes du petit enfant que j’avais été. Une telle expérience m’a convaincu que dans le jeu vidéo, dans le geste interactif il y avait quelque chose qui allait bien au-delà de ce que proposaient les médias audiovisuels dits classiques et que certains appellent abusivement " interpassifs ". Lorsqu’on s’empare d’une souris, on a vraiment l’impression de posséder le monde, de pouvoir le transformer et la main devient comme une métaphore du moi. Avec cet objet, on a l’impression de " tout avoir " au creux de sa main.

Ce rapport interactif aux images constitue moins une rupture, un bouleversement, qu’une évolution profondément naturelle de notre rapport aux images. En témoignent les études livrées par Médiamétrie sur les relations aux médias des 15/25 ans qui ont quasiment " déserté " la télévision du salon pour se retrouver sur Internet.

Je pense que la culture des " images interactives " s’impose comme une totale contre-culture face aux images dites " vraies ", " réelles ", celles par exemple des actualités télévisées. Il y a cinq ans, un sondage révélait qu’en France, 90% des plus de 35 ans considéraient les informations livrées lors du journal de TF1 comme vraies, ce qui montre à quel point la génération des 45 ans est devenue complètement païenne dans le rapport qu’elle entretient avec les images, elle croit en ce qu’elle voit et plus du tout en ce qu’elle pense, ce qui est plutôt inquiétant.

Au contraire, un enfant de 10 ans qui sait utiliser un logiciel comme " Photoshop " a déjà " tout compris ". Pratiquant un acte de manipulation des images, il effectue un travail de désillusion totalement constitutif. Il manipule et déforme les images, joue avec elles, se les approprie, après il peut devenir créateur.


Néanmoins, ne tenons pas de discours angéliques, 80% des blogs que l’on trouve sur Skyblog sont profondément pauvres d’un point de vue créatif. Ils m’intéressent parce qu’ils témoignent d’une dimension mise en évidence par certaines études scientifiques qui montrent que la sensorialité visuelle a largement dépassé les autres types de sensorialités dans notre appréhension du monde. Par exemple, on considérait habituellement que l’Homme parvenait à tenir debout parce qu’il faisait appel à ce que l’on nomme l’oreille interne. Pourtant, une étude révèle que les êtres humains investissent de plus en plus la perception visuelle comme un moyen pour se tenir debout. En outre, l’évolution concernant le quotient intellectuel montre par le biais du " QI performance " que l’intelligence en images a largement dépassé l’intelligence verbale depuis trente ans.

Le " penser en images " me semble être véritablement devenu une réalité.
Pendant un an, j’ai animé un " atelier blog " à la maison des adolescents de Bobigny, au sein duquel je proposais divers thèmes d’articles, dont l’Amour. Un adolescent m’a alors interpellé en déclarant " pour l’amour, j’utilise quelle police de caractère ? de quelle couleur je l’écris ?". Au fond, cet adolescent était en train de me dire que la mise en page était déjà une manière d’être, une façon d’exister en tant que sujet, de dire les choses. C’est ce que j’appelle le " penser en images " d’après une expression que j’emprunte à Odile Jacob, l’éditrice de Temple Grandin.

Autiste souffrant du " syndrome d’Asperger " et faisant appel à des images pour se représenter des choses aussi abstraites que l’Amour ou Dieu, Temple Grandin souhaitait appeler son second livre " Le point de vue d’une vache ", avant d’accepter la proposition de son éditrice lui suggérant de l’intituler " Penser en images " (2). Il me semble qu’un véritable " penser en images " s’exprime à travers de nombreuses pratiques culturelles adolescentes. C’est le cas par exemple dans les discussions de préadolescents sur MSN, où ils n’utilisent quasiment plus que des " smileys " et de plus en plus élaborés pour communiquer. Je ne partage pas l’avis des adultes qui pensent que la situation est dramatique et qui trouvent que ces pratiques risquent d’entraîner la mort de l’écrit. Dernièrement un grand professeur de littérature classique a même souligné que le SMS était une manière de s’approprier la langue française et il me semble que nous avons tous à un moment considéré que pour s’approprier quelque chose il fallait d’abord l’attaquer. C’est le principe même du jeu et " l’aire de jeu " selon Donald Winnicott c’est justement une aire de mise en scène de ses pulsions agressives. Les blogs adolescents sont des formes d’autofictions susceptibles face à la crise d’adolescence, de favoriser la créativité, celle-ci restant la meilleure des manières de s’en sortir et constituant la plus belle des défenses.

À ce propos, j’ai envie de vous raconter une anecdote qui me ramène à mon travail de consultant sur Skyblog où je m’occupe de blogs qualifiés d’inquiétants. Un jour, on me signale le blog d’une adolescente sur lequel elle expose son désir de mourir avec une force littéraire très impressionnante, le tout accompagné d’une terrible et très belle image d’une jeune femme noyée dans une baignoire remplie de sang.

En envoyant à cette adolescente un mail du type " je suis psychologue consultant pour Skyblog et votre blog nous inquiète ", j’ai tenté de savoir ce qui l’avait poussé à afficher son désir suicidaire sur un blog. Deux jours plus tard l’adolescente me répondait en m’invitant à ne pas trop m’inquiéter et en m’annonçant que grâce à ce blog elle avait reçu 400 commentaires et 3000 clics.

Je crois qu’Internet doit être considéré comme un grand bal masqué et qu’au fond, nous devrions suivre le conseil qu’un Oscar Wilde aurait pu prodiguer : " donnez-leur des masques, ils vous diront la vérité ". Sur la toile, les gens avancent masqués en pratiquant la " culture du fake " qui est une passionnante culture de la mise en scène, mais que les parents ne comprennent pas du tout, ce qui " arrange " bien les adolescents, tant nos sociétés leur offrent de moins en moins de lieux ouverts à la transgression. Pourtant, adolescent, beaucoup d’entre nous ont lu les poèmes de Baudelaire travaillés par la question du Spleen, de l’esthétique, de la mort, de la mise en scène, autant de sujets qui ont toujours été présents aux cœurs même des préoccupations adolescentes et dont les blogs ne font qu’accentuer la visibilité.

Je me suis rendu sur d’autres blogs élaborés par cette adolescente. L’un d’entre eux très traditionnel et assez pauvre était du type " mon petit copain, sa vie, sa voiture…". Sur un autre, on pouvait voir des photos où elle exposait sa sensualité, les commentaires venant confirmer qu’elle possédait bien une sexualité à venir. L’une de ces photos la faisait apparaître " en femme " dotée d’un petit regard aguicheur, alors que la prise de vue en plongée laissait entrevoir un début de poitrine. Son dernier blog était davantage un blog de fan affirmant sa passion pour un groupe, ce que l’on retrouve généralement plus souvent chez les garçons.

Ces blogs manifestent différentes facettes identitaires à travers lesquelles une adolescente se met en scène. De manière générale, chez beaucoup de personnes qui utilisent Internet, je perçois un travail de " désinhibition " qui consiste à oser être ce que l’on a jamais pensé être. Je pense que les blogs adolescents sont une forme d’autofiction avec un audimat intime rendu possible grâce aux fonctions propres à Internet. Ils représentent une manière d’explorer ses propres goûts, de les créer sous le regard de l’autre et de ses commentaires, qui s’est totalement démocratisée et je crois que cette pratique constitue une véritable rupture du point de vue du développement personnel.

Chez mes patients adultes, je me rends compte que les espaces virtuels sont des lieux d’illusions nécessaires mais aussi de désillusions totalement constitutives grâce aux fameuses rencontres en IRL (In Real Life) qui en français, c’est amusant, sonnent comme " irréelles ". Je me souviens de la réaction d’un adolescent qui jouait 15 heures par jour sur World of Warcraft après qu’il ait rencontré pour la première fois son Leader de Guild. Il fut totalement déçu en se rendant compte que ce dernier était de petite taille et envisagea dès lors de devenir lui-même Leader.

J’avoue que ma position est finalement assez schizophrénique par rapport à ces pratiques culturelles. Alors que j’ouvre une consultation en " cyberdépendance " à l’Ecole des Parents et des Éducateurs, je pense que dans dix ans certains Leaders de Guild pourront inclure cette compétence sur leur Curriculum Vitae. Ce que je trouve amusant c’est de soigner les adolescents en ouvrant un atelier de création de jeux vidéo. En les écoutant me parler des jeux vidéo, j’ai l’impression qu’ils me racontent un rêve : " je suis un elfe de la nuit, prêtre ombre et je m’envole ". Lorsque j’ai moi-même été dans Second Life et que je me suis retrouvé face à une femme qui m’a suggéré d’aller acheter un pénis au magasin, en choisissant celui qui se trouvait doté d’une lampe de poche au bout, je dois avouer que j’étais assez content.

En fait, en tant que psychanalyste j’ai l’impression que l’inconscient prend forme à travers ces expériences, j’ai la sensation que le " ça " s’exprime et que je suis face à un véritable matériel. Pour toutes ces raisons, je prends toujours très au sérieux l’adolescent qui me raconte son expérience de joueur que j’entends comme un véritable rêve éveillé interactif.

Dans ses ouvrages, Philippe K.Dick qui était lui-même un grand toxicomane, évoque les dérives engendrées par les mondes virtuels dont la principale reste la dépendance. En tant que psychologue, on est censé se situer du côté de l’inquiétude, mais je préfère rester positif. Je pense que certains êtres humains à un moment de leur vie vont se plonger d’une manière folle et désespérée dans ce type de mondes. Ce qui m’intéresse c’est le moment où le retour vers le réel va se faire à travers le virtuel. Je reste par exemple attentif à ce qui se produit lorsqu’une femme en quête du prince charmant et qui fréquente le site de rencontre Meetic depuis un an, accepte enfin de le rencontrer. En général elle ne rencontre pas du tout l’idéal masculin qu’elle avait imaginé. Ces actes de désillusion m’intéressent. C’est cet aller-retour entre illusion et désillusion qui suscite mon attention.

Intervention de Michael Stora
Transcription par Jean-Marc Génuite
Texte issu de la conférence-débat
"Pratiques culturelles et nouvelles technologies"
REJI (28 novembre 2008, Paris)



Notes
(1) Guérir par le virtuel. Une nouvelle approche thérapeutique
(2) Penser en images et autres témoignages sur l’autisme


En savoir plus
www.omnsh.org
Bibliographie
- Michael Stora, Les écrans ca rend accro..., Hachette Littératures, 2007.
- Michael Stora et Blandine de Dinechin, Guérir par le virtuel. Une nouvelle approche thérapeutique, Presses de la Renaissance, 2005.

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