Film du mois : Les Enfants perdus, une histoire de la jeunesse délinquante

Valérie Manns
01:09:00
Long métrage
documentaire
Des enfants orphelins de guerre, aux « Blousons noirs » de la fin des années 50, aux jeunes Loubards des années 70, et aux « jeunes des cités » des années 80, 90 et 2000, ce film trace l’histoire de la jeunesse délinquante de 1945 à nos jours.
EX NIHILO, en co-production avec l’INA, en partenariat avec France Télévisions.
France
2013
Film du mois
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Pour tous ceux qui travaillent avec les jeunes, et principalement ceux sous protection judiciaire, ce film ouvre les portes d’une meilleure compréhension d’une histoire dont personne ne parle jamais. Chaque période est propice à de nombreux faits divers et articles de journaux qui diabolisent à outrance ceux qui n’ont pas eu la chance de naître dans une famille aux normes ! Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, le conflit a laissé à eux-mêmes de nombreux orphelins. S’en occuper relevait sans aucun doute de la protection, avec la volonté réelle d’engager une démarche éducative. Mais se lancer dans ce type de programme dans le dénuement de l’après-guerre, sans moyen et sans espace dédié, ne peut aboutir qu’à une impasse. Comment ces enfants perdus ont-ils pu se retrouver dans ces centres d’observation (souvent d’anciennes casernes ou prisons désaffectées), acculés à une discipline de fer si ce n’est militaire, entourés d’autres jeunes plus ou moins durs où la violence était quotidienne, sans possibilité autre que de se révolter contre une autorité certainement aussi perplexe qu’incompétente. Comment s’étonner alors que s’enclenche ce fameux « engrenage » : après de menus larcins et une fugue, le jeune délinquant se retrouve en maison de correction, et quand il n’y a plus de place, en incarcération dans le quartier des mineurs. « La justice est en échec » explique un de ces anciens jeunes « c’est la pire des choses, on tombe, on chute sans fin. C’est terrible ». Le processus de régression est en marche, et remonter la pente relève de l’exploit. De méthodes inadaptées en dérives disciplinaires, les délinquants se retrouvent chargés de tous les maux de la société, de tous les fantasmes et en première ligne des faits divers. Les six témoignages de ces adultes ayant vécu adolescents ces différentes périodes laissent perplexes :« Vraiment j’ai éprouvé de la terreur. J’ai tout le temps eu peur ici, tout le temps, tout le temps. Je sentais que ma vie était en danger. Je ne sais pas pourquoi, j’ai toujours eu une impression de mort imminente ». Ils sont durs, lucides, touchants, effrayants. Ils ont réussi à envisager un avenir autre malgré leurs souffrances, leurs révoltes et leurs situations inextricables. Dans ces prisons, « là où le temps est tellement vide, » ils sont devenus « quelqu’un comme on voit dans les films », des parias durs qui ne cherchent qu’à survivre ! Ce documentaire nous permet de mieux percevoir les différentes décisions politiques qui se sont succédées depuis l’ordonnance de 1945 jusqu’aux dernières lois exclusivement sécuritaires. Quand « ces anciens jeunes » évoquent leurs passés au sein de ces maisons de justice, il est malheureusement clair que les propos et réflexions sont toujours d’actualité. Il semble que l’on oublie encore et toujours que ce sont des adolescents égarés et paumés qui cherchent la reconnaissance : « La délinquance est une façon d’exister. C’est aussi un appel au secours ». Pourquoi refuse-t-on d’entendre ce discours ? « La délinquance est une sorte de suicide. C’est un masque, on se cache derrière ! Quand on creuse, on se rend compte qu’il n’y a pas de délinquant heureux ». La misère et le malheur n’ont jamais formé des citoyens. Si la délinquance est une maladie du lien social et si « la délinquance est toujours le fait d’enfants abandonnés », alors soyons efficaces et acceptons l’idée que ce qui est capital, c’est de s’occuper de ces adolescents, sans les considérer comme des criminels. Des « Voleurs de poules » aux « Anges exterminateurs », des « Loubards » aux « Zoulous » jusqu’à notre « racaille » contemporaine, Valérie Manns a réalisé un film sans concession, extrêmement bien documenté, où l’on nous parle du fond des choses et qui ouvre de nouvelles perspectives pour envisager d’autres manières de prendre en charge ces adolescents laissés à eux-mêmes et par trop turbulents.
Valérie Manns est comédienne, auteur de théâtre et scénariste de cinéma. Elle écrit et réalise plusieurs films documentaires : Simone Veil, une loi au nom des femmes (2009), La Saga des écolos (2011), Empreintes, Jacques Delors l’insoumis (2011)
Doc & Film International