:: 15 septembre
À l’intérieur du CHU de Rouen (Seine-Maritime), la salle est petite et pas vraiment adaptée pour le cinéma. Avec patience et attention, Richard, le projectionniste de l’association Les toiles enchantées, présente le film Le Royaume des chats de Hiroyuki Morita. 1h20 de bonheur pour les enfants hospitalisés.
Dehors, le soleil est radieux et chaud, l’écran se monte contre le mur du pavillon mère/enfant. Une équipe de France 3 interviewe Rémi Heym, directeur de la communication, les électriciens s’affairent, le standard répond aux appels, on recherche des chaises supplémentaires en cas d’affluence. Il n’y a pas de couvertures mais on prépare café et chocolat pour se réchauffer, au cas où…
20h – Le public arrive. À l’entrée, il consulte la documentation sur le cancer. Au milieu des 200 personnes présentes, nous croisons des infirmières, des étudiants en médecine, heureux d’assister à un tel événement au sein de l’hôpital, et beaucoup de femmes qui ont eu un cancer du sein, des proches de personnes atteintes par cette maladie. Les questions sont déjà nombreuses. Essais techniques, brefs discours d’accueil du directeur et des représentants officiels, et le film Haut les cœurs de Solveig Anspach est lancé. Les épaisseurs de vêtements augmentent petit à petit. On observe un trafic de pulls et de vestes, mais l’assistance reste très attentive. L’émotion est palpable. La chair de poule n’est pas seulement due au froid. Le public est captivé par l’histoire de cette femme (Karin Viard) qui se bat contre la maladie et pour sauver l’enfant qu’elle porte.
Après le film, une soixantaine de personnes débattent avec les médecins dans l’amphithéâtre Lecat. Très ému, Benoît Carlus du Pôle Image Haute-Normandie nous parle du film et laisse vite la parole à la salle. L’attente est grande et le sujet sérieux. Tout le monde s’accorde à dire que le film est juste, rien de trop. On est sous le coup de l’émotion. Des souvenirs émouvants reviennent. Les anciens malades ou leurs proches témoignent, les questions fusent : “Pourquoi l’acharnement thérapeutique ? Quelles sont les différentes sortes de cancers ? Comment améliorer la prise en charge psychologique des malades et le suivi thérapeutique après la guérison ? D’ailleurs, guérit-on vraiment du cancer ?
Où en est la recherche ?” Pendant plus d’une heure, les cinq médecins font part de leurs connaissances, de leurs expériences et de leurs points de vue.
Chacun est satisfait de pouvoir rencontrer l’autre dans un contexte différent de celui de la consultation ou de l’hospitalisation. Comme Benoît le soulignait dans sa présentation : “le cinéma est le plus bel art pour parler de la vie”. Sans conteste, cette première soirée est un succès. L’été indien est prévu jusqu’à la fin de la semaine…
:: 16 septembre
La nuit est courte, mais le train Corail qui nous emmène à Mende (Lozère) sous le soleil donne un air de vacances à ce périple…
Le soir venu, un public plus nombreux que prévu se presse. Nous devons ajouter des chaises pour accueillir près de 300 personnes : officiels, soignants de tous les hôpitaux et maisons de retraites des environs, quelques patients et résidents.
Le ciel étoilé de Mende, la cathédrale illuminée en contrebas, la montagne et les plans de lune qui rythment l’histoire de Claire Poussin (Isabelle Carré) dans Se souvenir des belles choses de Zabou Breitman se mélangent et donnent une dimension quasi magique à cette séance, en nous faisant oublier la fraîcheur due à l’altitude.
Nous nous remettons doucement de l’émotion procurée par le film. Les mouchoirs en papier se cachent et nous nous retrouvons à l’intérieur de l’institut de soins infirmiers avec 120 personnes. La discussion s’engage sur la mémoire, mais aussi sur la poésie et la sensualité. À l’inverse de ce que l’on pourrait penser, le film est ancré dans la réalité. C’est ce qu’explique le docteur Gonzales, psychiatre à Millau : “les médecins s’occupent de plus en plus d’histoires d’amour depuis que la mixité existe dans les hôpitaux psychiatriques pour les patients et les équipes soignantes”. Le médecin gériatre précise que la tendresse, l’amour même, sont d’une importance capitale pour communiquer avec des personnes âgées atteintes de la maladie d’Alzheimer. “Quand les paroles sont inefficaces, les regards et les gestes ne trompent pas”.
Où l’on apprend que la mémoire se compose de multiples facettes et qu’elle n’est jamais entièrement perdue. On peut reprendre goût à la vie à partir de sa mémoire personnelle, comme pour cet ancien coureur cycliste à qui l’équipe de soin a rappelé ses exploits et apporté une certaine reconnaissance. “Faut-il laisser les patients vivre leur histoire d’amour comme dans le film ?” “Dans nos disciplines, rien n’est acquis, on doit s’impliquer et prendre des risques”, affirment les médecins. Le personnel soignant écoute avec attention. Nous nous retrouvons tous autour d’un verre. Chacun semble heureux malgré l’heure tardive : nous avons beaucoup parlé d’amour ce soir…
:: 17 septembre
L’hôpital psychiatrique de Sainte-Gemmes-sur-Loire (Maine et Loire) est en ébullition depuis le début de la semaine. Un programme important est à l’ordre du jour. Non loin du terrain de sport, une scène. Les comédiens de la Thébaïde (la troupe de théâtre de l’hôpital) répètent une dernière fois leur texte. Tout le monde - personnel de l’hôpital, patients, bénévoles - met la main à la pâte pour installer les tableaux et les sculptures dans des tentes prévues à cet effet. L’attention de tous est soudain captivée par le gonflage de l’écran. Moment hautement spectaculaire : en trois minutes se déploie une toile de 18 mètres sur 12. Ce soir, près de 1200 personnes sont attendues pour assister à la projection de Folle embellie de Dominique Cabrera, film tourné en partie dans cet hôpital.
Vers 16h, c’est le calme avant la tempête, on troque sa tenue de travail pour une tenue de fête, on boit un café, on se restaure. À 18h, tout le monde doit être en place : équipes d’accueil sur les parkings, serveurs pour le buffet, ouvreuses, projectionniste… Petit à petit, l’espace se remplit : patients et leur famille, personnel de l’hôpital, personnes extérieures. Le public est venu en nombre. Il se retrouve autour du buffet, applaudit la pièce de la Thébaïde, visite les quatre expositions proposées : œuvres de patients (peintures, sculptures), photos du tournage. La réalisatrice Dominique Cabrera arrive. Elle est vite entourée et partage avec les personnes de l’hôpital ses souvenirs de tournage, prend des nouvelles, assiste à la représentation théâtrale.
Il est temps de s’installer pour le film, la file d’attente s’allonge. On se demande si tout le monde sera assis… Appréhension inutile, chacun prend place. Les “larsens” du micro écourtent la présentation et la projection commence. Après les scènes d’hôpital, on part en voyage avec les personnages du film. Lorsque les lumières se rallument, la réalisatrice explique que son intention était de dire qu’un retour au monde après l’hôpital psychiatrique était possible, une idée relayée immédiatement par les médecins présents. Le dysfonctionnement des micros coupe court à l’échange collectif. C’est sans importance car chacun repart content d’avoir vu le film, en particulier ceux qui ont assisté au tournage.
:: 18 septembre
À l’hôpital du Vésinet (Yvelines), on craignait que la projection de Chaos de Coline Serreau n’ait que peu de succès. Dès le milieu de l’après-midi, notre inquiétude s’efface : le téléphone sonne sans interruption. Dans le calme du magnifique parc de l’hôpital, seuls transparaissent l’affairement des techniciens qui montent l’écran et la légère anxiété teintée d’excitation de la directrice qui s’active pour que cette soirée “exceptionnelle” soit une réussite. Vers 19h, quelques patients en fauteuil arrivent pour répondre à l’interview de la chaîne câblée locale, Yvelines première. Peu à peu, les soignants, les patients et des personnes de l’extérieur remplissent les 120 sièges. Une vingtaine de fauteuils roulants et un brancard prennent place. L’ambiance est bon enfant, presque familiale. On réclame des questionnaires (destinés à recueillir les avis du public), les plus jeunes aident les plus vieux à les remplir, ceux qui ont déjà vu le film préviennent les plus sensibles de la violence du début.
Les cris et les pleurs de bébés qui accompagnent la première scène de Chaos laissent vite la place aux rires francs. Les exclamations, les commentaires donnent un autre cachet au film. À l’entracte, juste le temps de distribuer des couvertures et nous replongeons dans l’histoire de Noémie et Hélène (Rachida Brakni et Catherine Frot).
Les personnes âgées nous quittent sur le générique de fin et le débat s’engage sur le thème “Renaître à l’hôpital”. La discussion s’ouvre sur l’accélération du monde moderne, l’individualisme et la solidarité, la prostitution, la drogue… Le docteur Debourg, psychiatre, rappelle que l’hôpital est un des rares lieux où l’on est pris en charge quelle que soit son origine sociale.
On parle des conséquences de la canicule… On voudrait même refaire la fin du film, un peu trop féministe au goût de certains. Le débat s’anime et dans une ambiance détendue, nous nous retrouvons autour d’un verre. Une employée de l’hôpital s’approche : “J’ai découvert certains patients sous un jour différent. Je me suis sentie plus proche d’eux du fait de leurs réactions émotionnelles vis-à-vis du film”. Un patient surenchérit : “Nous avons passé une très bonne soirée. On espère que vous reviendrez”.
:: 19 septembre
En arrivant à Chagny (Saône et Loire), nous avons du mal à croire qu’une projection en plein air va se dérouler dans quelques heures. À l’exception des barrières, rien ne semble prêt. Et pourtant, en une heure et demie, le buffet est monté dans la cafétéria, le matériel rassemblé par les techniciens municipaux, et la cour de l’hôpital transformée en salle de cinéma à ciel ouvert. De nombreuses personnes âgées accompagnées de leur famille ou de soignants, les médecins de l’hôpital, des gens de Chagny s’installent sur les chaises. Tout le monde se connaît ou presque. On se donne les dernières nouvelles.
Parle avec elle de Pedro Almodovar captive le public. Les promeneurs et leurs chiens, les enfants en vélo s’extasient de l’événement et s’arrêtent. C’est la première projection de cinéma en plein air qui a lieu à Chagny. Le froid se fait sentir, on distribue discrètement quelques couvertures.
La discussion autour du film a du mal à démarrer. Le Docteur Lotteau présente alors les différentes activités et les enjeux du programme “Culture à l’hôpital”. Une interrogation sur le bien-fondé de ces actions lance le débat. Selon un médecin, la culture apporte une ouverture humaine et une meilleure connaissance des résidents.
Pour une personne de l’extérieur, cette projection est une occasion pour se rendre à l’hôpital. Sa vision a profondément été modifiée. L’hôpital lui faisait peur. Elle est contente de voir que les résidents ont l’air heureux. Une infirmière souligne les réticences du personnel soignant et des patients d’autres hôpitaux. Deux résidents considèrent que la culture à l’hôpital améliore considérablement leur quotidien et leur permet de ne pas vivre leur hospitalisation de façon négative : “La culture à l’hôpital, c’est la vie qui continue”. L’un d’eux y a découvert son talent pour la peinture. Emporté par son élan, il chante une chanson. Le film trouble encore les esprits, mais la parole s’est ouverte…
:: 20 septembre
Sous une chaleur estivale, l’écran gonflable imposant se dresse derrière la maison de retraite, perpendiculaire à l’un des bâtiments du centre hospitalier de Brive-la-Gaillarde (Corrèze). Il a fallu couper quelques branches du sapin pour que le cadre soit complet !
Une discussion s’engage avant la séance et nous rappelle que ces projets ne sont pas toujours simples à mettre en place pour les soignants. Mais aussi qu’une telle séance prolonge les liens et les projets déjà existants entre associations culturelles et personnels hospitaliers.
20h - Malgré les nombreuses animations en ville ce samedi soir, le public est là, tranquille. En attendant la nuit, acteurs d’associations culturelles, patients, résidents, soignants remplissent consciencieusement le questionnaire d’évaluation : on emprunte un stylo, on retourne chercher ses lunettes…
Après une présentation très complète, Chaos de Coline Serreau démarre. L’attention est forte dès la première scène.
Pour le débat en plein air, le public est nombreux. Après des réactions très positives sur le film, le débat s’engage sur l’action culturelle à l’hôpital. La rencontre s’opère : on parle d’une enquête qui a été réalisée sur les souhaits des patients ; une association qui cherche des revues apprendra que le Centre culturel (également opérateur de la séance) en a des quantités à distribuer…
Mais faut-il vraiment faire entrer la culture à l’intérieur de l’établissement ? Et comment : loisirs individuels ou espaces de rencontres ? Ne doit-on pas aussi se rendre à “l’extérieur” pour des expositions ou des spectacles ? La discussion s’anime, les soignants ont chacun leur avis sur la question. “Les deux approches ne sont-elles pas complémentaires ?” répond Christelle Méaglia, intervenante en cinéma et psychologue de formation. Une jeune patiente, très émouvante, prend la parole : “j’ai passé la moitié de ma vie dans les hôpitaux et ces actions sont indispensables pour garder le moral. Dans notre cas, le moral est très important…”
Il se fait tard, il faut s’arrêter. On reste un peu sur sa faim, mais l’essentiel est là : les publics et les acteurs du projet ont trouvé un lien…
La semaine se termine. On se met à rêver : les projets imaginés pendant cette action verront-ils le jour ? Séances mensuelles pour les enfants à Rouen ; films en tournées dans les maisons de retraite autour de Mende ; ciné-club au Vésinet ; programmation de films et discussions à Brive-la-Gaillarde…
Il y aurait encore tant de choses à raconter et tant de films à voir.
• En savoir plus à propos de "Culture à l’hôpital" :
>> Lire l’article Fictions à l’hôpital







