:: Pourriez-vous dresser un panorama des disciplines audiovisuelles régulièrement présentées dans le cadre du festival Némo ?
Némo est le festival de toutes les images expérimentales. Nous recherchons dans l’art et l’industrie ce qui s’apparente à de la recherche fondamentale en cinéma. Nous partons du cinéma expérimental “traditionnel” argentique pour aboutir à ses formes multimédias les plus contemporaines : l’infographie en 2D ou 3D, le “motion graphic design” (design graphique animé), le cinéma interactif - fiction ou documentaires -, le clip, le jeu vidéo. Du jeu vidéo, nous montrons les formes qui constituent des avancées en direction du cinéma, ou bien celles qui s’en inspirent comme les “machinimas”, nouvelles formes de fiction utilisant les moteurs graphiques des jeux vidéo. À cela s’ajoute les installations, l’“expanded cinema” (cinéma élargi ou “installé”) et tout ce qui relève de la performance, dont le Vjing.
:: Classeriez-vous ces formes dans le champ du cinéma ou de l’art contemporain ?
Pour moi, il s’agit véritablement d’un festival de cinéma, d’un cinéma qui utilise le multimédia et n’est pas très éloigné de l’art contemporain. Némo explore les perspectives offertes par le cinéma expérimental aujourd’hui en termes d’esthétique, de narration voire de production.
:: Qu’en est-il en termes de production ?
Ces créations et ces films n’ont plus le même mode de production que le cinéma traditionnel. On les fabrique soit dans des collectifs qui travaillent en autoproduction hors du système économique habituel (les subventions, le CNC, les régions), soit tout seul. En infographie, on peut faire un film sur son ordinateur de A à Z. Il y a une réappropriation de tous les moyens que le cinéma proposait de façon éclatée en divers lieux, diverses phases techniques et artistiques. On devient à la fois scénariste, réalisateur, monteur, etc.
:: En termes de création, voyez-vous certaines disciplines passer de mode ?
Tout cela est trop jeune pour voir des disciplines péricliter. De nouvelles formes émergent tous les matins comme la scène “3D demo”, avec des films en 3D créés non pas à partir de logiciels d’images mais de codes informatiques. À la limite, Némo est presque trop grand public pour présenter tout ce qui se passe, par exemple au niveau d’une scène comme l’“Open Source”, des artistes qui travaillent sur les logiciels libres de droits.
:: Ces disciplines sont d’abord porteuses d’innovation formelle. Apportent-elles des thématiques nouvelles ?
Les thèmes du cinéma et de la littérature sont vieux comme le monde. Il n’y a pas de révolution en ce qui concerne les sujets. En revanche, n’importe quel thème peut être traité grâce à l’infographie ou l’interactivité. Je ne pense pas que les genres cinématographiques traditionnels aient encore de l’avance par rapport à ces catégories numériques. Vous pouvez faire un film intimiste en 3D, un film social à l’anglaise avec un apport technologique permettant d’incruster des éléments au service de la narration. Nous n’en sommes plus aux “nouvelles images” des années 80. Les effets spéciaux ont été assimilés. Le cinéma d’auteur peut intégrer ces technologies.
:: Ces formes, comme le Vjing, abandonnent-elles la narration ou proposent-elles de nouveaux modes narratifs ?
Il faut distinguer le Vjing traditionnel, qui consiste à meubler le regard des spectateurs et des danseurs pendant que la musique passe, du Vjing d’auteur. Celui-ci est fait par des artistes qui créent leurs propres images au lieu de les sampler. Ils ont leur esthétique propre. De plus en plus de Vjs commencent à faire des “performances d’auteur”. Bien qu’elles contiennent toujours une bonne part d’improvisation, de “live”, elles se basent sur un scénario et un découpage. Cela peut aller jusqu’à la performance documentaire sur un sujet précis.
:: Observez-vous des passerelles entre les disciplines expérimentales et cinéma commercial ?
Au risque d‘en choquer certains, je pense que si l’on montait les séquences expérimentales des films hollywoodiens de supers héros (Hulk, X-Men etc.), on obtiendrait une fantastique œuvre expérimentale. Dans l’industrie la plus quelconque, on peut trouver une dimension de recherche. Le jeu vidéo m’intéresse pour cela, comme symptôme d’un cinéma en devenir. Un jour, on incarnera un personnage dans un film interactif avec d’autres spectateurs/joueurs. Pour créer cet univers virtuel et ses contraintes, il y aura toujours un réalisateur.
:: Les nouvelles disciplines génèrent-elles de nouveaux modes de diffusion ?
Actuellement, chacun peut montrer son film sur Internet. Au-delà de cette étape, les nouvelles formes entreront dans les salles quand celles-ci seront équipées en numérique. Une salle classique pourra offrir un nouveau type d’Art et Essai. À condition que soient éclaircies les questions des projections non commerciales et de la billetterie adaptée à ce type de séances.
La diffusion de ces formes passe en effet par de nouveaux lieux comme les Espaces Culture Multimédia (ECM), les lieux intermédiaires. Je reviens de Montréal et je suis ébahi chaque fois par le nombre d’endroits où l’on peut faire de la performance et de l’installation. Toutes ces “boîtes noires”, ces salles presque vides et dotées d’une technologie importante qui permet de reconfigurer l’espace à volonté, de projeter au plafond ou sur huit écrans. Sinon, on peut aussi acquérir pour des sommes assez modiques des DVD d’art et multimédia et composer chez soi son programme expérimental.
:: Némo est un festival gratuit. Comment évolue-t-il ? Par quel type de public est-il fréquenté ?
Le public est important et extrêmement mélangé. Il se déroule au Forum des Images des Halles, carrefour de communication où se croisent toutes les lignes de métro et de RER, dans plusieurs salles en entrée libre. Des gens de toute la région s’y rendent, l’étudiant en art ou l’homme de la rue. Nous voulons montrer l’underground au grand public, pas faire un festival underground élitiste. Il est donc essentiel de tout mélanger : à la fois un clip, une vidéo d’art, un machinima, un film expérimental.
Nous avons été les premiers à faire des rétrospectives d’auteurs de clips comme Michael Gondry ou Tim Hope. Il a fallu que ces cinéastes passent au long métrage pour que l’on prenne conscience qu’il s’agissait d’auteurs à part entière.
:: Arcadi, qui organise le festival Némo, produit des œuvres expérimentales par l’intermédiaire du fonds d’Aide à la création multimédia expérimentale (ACME)
Nous retrouvons à l’ACME le type d’œuvres présentées à Némo. Némo est d’une certaine façon un festival qui finance des œuvres. Arcadi fait également de l’aide à la diffusion sur les projets soutenus. L’année prochaine, nous lancerons des projets d’action artistique. Arcadi est un établissement pluridisciplinaire et nous avons des projets discutés entre différents secteurs – danse, théâtre, opéra, chanson. L’hybridation des formes d’art, ou l’hybridation de l’art et de la technologie sont au cœur de nos réflexions.
Article extrait de Projections n°27/28 • Mars - Juin 2008
• ARCADI
Arcadi (Action régionale pour la création artistique et la diffusion en Île-de-France) est l’établissement public de coopération culturelle pour les arts de la scène et de l’image en Île-de-France créé par la Région Île-de-France et l’État (Direction régionale des affaires culturelles). Sur l’ensemble du territoire francilien, il a pour mission de soutenir la création, d’améliorer la circulation des œuvres et de contribuer au développement d’actions artistiques et culturelles. Il intervient dans le domaine du théâtre, de l’opéra, de la chanson, de la danse, du cinéma et du multimédia.
Arcadi
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