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L’IMAGE DANS TOUS SES ÉTATS

Pierre Lemarchand est un passeur d’images et de mots. Il nous offre un petit coup d’œil sur 25 ans de Passeurs d’images et sur les nouveaux enjeux qui attendent les Passeurs d’aujourd’hui ; le passage des seules images cinéma à toutes sortes de supports et l’arrivée du web 2.0, sans jamais oublier son rôle d’éducation à l’image.

Blog à la Houssaye
Faire entrer les pratiques numériques dans l’éducation artistique et valoriser les enfants de la Houssaye.

Le dispositif Passeurs d’images est vieux à présent : vingt-cinq ans ! Cette longévité est remarquable, dans un paysage institutionnel où ce type d’opération dure rarement autant. Si Passeurs d’images est toujours là, c’est qu’il est toujours (plus que jamais ?) pertinent, et donc qu’il a su s’adapter aux évolutions de la société.

Rappelons-nous : « Un été au ciné » est imaginé au mitan des années 90 pour répondre à des violences urbaines, symptômes d’un ennui et d’un malaise de ceux qu’on appelait déjà « les jeunes des banlieues ». Aujourd’hui, après quelques mues (« Cinéville » préfigure « Passeurs d’images », patronyme apparu en 2007), Passeurs d’images reste fidèle à son message d’origine, œuvrant pour promouvoir une éducation à l’image dans tous ses états. Aujourd’hui, les publics sont plus que jamais au centre des préoccupations de Passeurs d’images. Opération d’intérêt général, elle se penche de manière prioritaire sur les publics les plus en difficulté, et éloignés des pratiques culturelles. Outre avec les enfants et adolescents des quartiers populaires, les projets Passeurs d’images sont aujourd’hui conduits avec les jeunes de milieu rural, les jeunes relevant de la protection de l’enfance ou de la projection judiciaire de la jeunesse, les populations en situation de handicap, de fragilité psychologique, faisant face à des problèmes de santé ou hospitalisés, en situation de pauvreté ou d’exclusion sociale… L’idée n’est pas ici de tenter un inventaire exhaustif. Pour chaque public, Passeurs d’images a vocation à imaginer un projet sur mesure, en lien avec les professionnels du champ social avec lesquels il se lie (eux aussi, si divers : éducateurs, militants, assistants sociaux, thérapeutes, animateurs, etc.).

L’idée est plutôt de préciser que les projets Passeurs d’images prennent tout leur sens quand ils permettent de lier les objectifs d’éducation à l’image à d’autres poursuites. L’éducation à la citoyenneté, le travail de mémoire, le lien social, la parole offerte et l’expression encouragée, la dignité et la confiance retrouvées en sont quelques unes. N’oublions pas bien sûr la dimension d’éducation artistique que revêtent les actions Passeurs d’images : les découvertes d’œuvres, les ateliers de pratiques s’opèrent toujours grâce au concours de professionnels de la culture et d’artistes.


La création Jour de pluie est le fruit d’un partenariat entre l’Atelier 231, le Pôle Image Haute-Normandie et le Centre hospitalier du Rouvray dans le cadre du dispositif Culture à l’hôpital du protocole interministériel Culture / Santé.
Les patients de l’hôpital de jour Lucien Bonnafé, souffrant de troubles psychiques livrent leur vision de ces textes.
Le court métrage a été réalisé dans le cadre d’un atelier Passeurs d’images du Pôle Image Haute-Normandie.
Regarder la vidéo

Autre chose a changé depuis vingt-cinq ans : le statut de l’image animée. Aujourd’hui, on parle volontiers de multimédia, tant toutes frontières semblent avoir disparu entre image fixe et image animée, cinéma et vidéo… Peuvent se confondre également, avec l’avènement du web 2.0, les émetteurs et les consommateurs d’images. Si Passeurs d’images était à sa création strictement lié au cinéma, il envisage aujourd’hui l’image au sens large. Des actions de médiation et de pratique artistique sont proposées autour du cinéma bien sûr, mais aussi à présent de la photographie et du multimédia. Des ateliers voient le jour, qui envisagent l’image de manière transdisciplinaire. Ainsi, cette dernière année en Normandie, avons-nous pu mettre sur pied des ateliers « ciné-concert » (avec des musiciens), « audiodescription » (avec des auteurs et comédiens), « multimédia » (avec des professionnels de la radio, de la bande dessinée, de l’ingénierie son, etc.), « imagiers sonores » (avec des photographes) ; d’autres projets Passeurs inter-disciplinaires ont fait se rencontrer théâtre de rue et vidéo, théâtre de marionnettes et film d’animation, photographie et musique, cinéma documentaire et land art, prises de vues aériennes et cerfvolisme, cinéma documentaire et sport de haut-niveau, etc.


Portrait de femmes Être bien !
Atelier de création audiovisuelle au Centre social AMISC, Montivilliers.

Ainsi, si l’éducation à l’image est le cœur de nos actions, elle devient aussi l’outil qui permet aux publics que nous accompagnons de s’ouvrir au monde en même temps que de puiser au fond de soi la matière d’une expression propre. En donnant la parole à celles et ceux que nous n’entendons guère d’habitude, Passeurs d’images joue à plein son rôle de dispositif culturel ET social, et creuse son sillon d’originalité dans un paysage où les opérateurs d’actions éducatives à l’image sont de plus en plus nombreux.

Comme jamais, alors, Passeurs d’images est en évolution, perméable aux variations du monde, attentives et réactives à celles-ci, pour imaginer des actions aux confluences des arts, des pratiques, des artistes, des enjeux sociaux et – en premier lieu – des publics. Plutôt qu’opération ou dispositif, il faudrait aujourd’hui parler de réseau – ou de toile, pour emprunter au monde numérique un de ses emblèmes.

Pierre LEMARCHAND
Coordinateur régional Passeurs d’images au Pôle Image Haute-Normandie

Article publié dans Projections n°38 (novembre 2016)