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L’HUMAIN N’EST-IL QU’UN FLUX ?

Et si l’humain se transformait en un simple flux de données ? Et si notre avenir se traçait dans la seule construction d’une image ?

LE SOULÈVEMENT DES MACHINES ?

C’est une peur ancestrale, celle d’être confronté à l’émancipation - violente forcément, car miroir de notre domination sans partage - des machines et des créatures que nous avons fabriquées. De Frankenstein à Terminator en passant par 2001 : l’Odyssée de l’espace, Blade Runner et plus récemment la série suédoise Real Humans, on ne compte plus les récits nous parlant de la révolte des machines. Si ce sujet fascine tant, c’est aussi qu’il nous renvoie en pleine face des problématiques quant à elles bien contemporaines : l’esclavage et la condition des opprimés dans Blade Runner, la montée de l’extrême droite et le rejet de l’autre dans Real Humans ou encore la filiation entre humain et machine dans 2001.
Par-delà la portée métaphorique de tous ces films, peut-être y est-il aussi question du désir de l’homme de « lâcher prise », de déléguer son pouvoir aux machines et ainsi d’apprendre à vivre avec la honte de ne pouvoir faire l’expérience de la maîtrise, ce que le philosophe Günther Anders, dans L’Obsolescence de l’homme (1956), qualifie de « honte prométhéenne ». S’en remettre aux machines serait ainsi une manière de se défaire de l’indétermination humaine.

L’HUMAIN DANS LE FLUX

Plus encore qu’à une mainmise des machines sur l’humain, nous assisterions à la migration de la machine dans l’homme et de l’homme dans la machine. Là aussi, le cinéma nous en parle depuis longtemps : Avalon, eXistenZ, Le Monde sur le fil, Matrix... nombreux sont les récits transformant l’humain en simple flux de données digéré par la machine. Les prophéties égrenées de films en films deviendraient-elles vraies alors que le « big data » numérise nos vies toutes entières, que la société du contrôle et de la surveillance généralisée dessinent notre existence moderne, que notre corps se retrouverait immergé dans l’immatérialité du flux ?
Dans Avalon justement, réalisé par Mamoru Oshii en 2000, il est question de l’immersion de joueurs professionnels dans un jeu vidéo ultra-réaliste. L’indécision entre réalité et monde virtuel y est absolue, et lorsque l’un des personnages déclare que « la réalité n’est rien d’autre que ce qui nous paraît réel », un abysse de subjectivisme s’ouvre et remet à plat bien des idées reçues sur ce que nous considérons être le « réel ».

À l’ère numérique, la convergence entre l’humain et le flux - avec cette idée que l’humain pourrait n’être qu’un élément d’un programme informatique - brouillerait les frontières qui jusque-là semblaient déterminer notre identité, pour plonger de plain-pied dans ce que Baudrillard appellerait « le simulacre » du réel. Et si l’absorption de l’humain dans le flux d’image n’était qu’une question périphérique ? Et si le vrai sujet était l’irréalité-même de nos vies ?
Auteur d’un essai passionnant paru début 2015 et intitulé La vie algorithmique, le philosophe Éric Sadin parle de l’émergence d’une « anthrobologie », terme désignant l’apparition d’une condition humaine secondée par des robots intelligents. Impossible de penser l’humain aujourd’hui sans prendre en compte l’hybridité de notre être, sans envisager cette interconnexion spatiotemporelle (être présent partout, tout le temps) qui définit désormais notre rapport au monde. La machine serait-elle en nous ?


Le générique de Millenium est rempli de symboles, d’images d’infection et de virus, avec cette idée que le corps est absorbé par les flux, actant la fusion entre humain et machine. © D.R.

DEVENIR IMAGE

En mêlant étroitement identité et programme informatique, humain et flux de données, une question se pose : notre existence pourrait-elle se « réduire » à une simple image ? Nous orienterions-nous vers le « devenir-image » de l’homme ?
Dès le générique de la version américaine de Millenium (2011), David Fincher donne le ton en filmant l’impact des données numériques sur le corps humain et la manière dont humain et machine seraient amenés à fusionner - idée incarnée par le personnage féminin du film, Lisbeth Salander, dont le corps « hors norme » est traversé de flux et de câbles USB, le tout sur un rythme effréné et une musique assourdissante redéfinissant le devenir-fluide du corps humain.
Avec le projet artistique HEKKAH présenté lors des 12e Rencontres Passeurs d’images, les artistes et chercheurs Thomas Cheneseau, Raphaël Isdant et Michael Jespersen travaillent cette question du corps-flux en créant une entité « vivante » née du flux de données sur Facebook.


Dans Wall-E, l’humain, réduit à l’état de larve, n’est plus que pixels. Le devenir de l’homme ? © D.R.

Dès lors, la question sous-jacente serait la suivante : qu’arriverait-il si nos existences se diluaient dans les images ? Dans Génie de Pixar (Capricci, 2011), Hervé Aubron en vient à questionner l’homme contemporain qui ne serait plus que pixels. Wall-E, réalisé par Andrew Stanton en 2008, prendrait acte de la pixellisation de l’humain, en décrivant des humains obèses, inoffensifs, réduits à l’état de larves, une vision certes effrayante mais éclairante quant au devenir de l’humain dans un monde où chaque parcelle de nos vies se retrouverait numérisée. Chez Pixar, l’homme aurait déjà quasiment disparu, l’humanité s’incarnant bien davantage au travers de robots clairvoyants et sensibles et de jouets prenant vie.


In Loving Memory, de Jacky Goldberg, un beau court métrage sur la question des traces et de la mémoire. © D.R.

Se pose en dernière instance la question de la mémoire, des souvenirs, des images de nous-mêmes, qui alimentent ces gigantesques flux de données. Eternal Sunshine of the Spotless Mind de Michel Gondry (2004) et In Loving Memory de Jacky Goldberg (2011), parmi tant d’autres, interpellent : et si une vie humaine n’était qu’une simple collection d’images qu’il s’agirait d’archiver, voire d’effacer d’un simple clic ?
On n’en est évidemment pas là, néanmoins les questions qui se posent autour de la place de l’image dans nos vies obligent à penser cette douce mélancolie qui innerve nombre de ces récits. Que raconte de nous-mêmes le devenir-image de l’homme, et que penser de notre disparition programmée ?

Thomas STOLL (KYRNÉA / Passeurs d’images)

Article publié dans Projections n°36 (décembre 2014)