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FILMER LES FRONTIÈRES

Utiliser l’image pour penser la frontière, telle est l’ambitieuse démarche du réalisateur Jonathan Millet. Après la sortie de son documentaire Ceuta, douce prison (co-réalisé avec Loïc H. Rechi), primé dans de nombreux festivals et soutenu par Passeurs d’images, il poursuit son exploration des frontières dans toute leur densité.

Depuis quelque temps maintenant, mon travail de réalisateur est axé autour de l’écriture d’un film documentaire sur la notion de frontière. C’est un film somme, de cinq ou six heures, qui cherche à interroger cette notion par l’image.
Pour cela, je souhaite filmer les lignes à hauteur d’homme. Huit frontières en regard comme possibles clés de compréhension du monde. Les visages, les langues, les histoires, les quotidiens s’animent. Les frontières prennent vie, se répondent et se rejoignent en un récit global. Les frontières invisibles, ouvertes, abandonnées, celles qui se tracent, celles en mouvement et celles figées qui semblent défier le monde comme il va... Et il y a les murs aussi. Je veux filmer les frontières pour raconter la frontière.

J’ai voyagé et j’ai vécu le frisson de la frontière et son temps suspendu. J’ai été refoulé de nombreuses fois, et j’ai de nombreuses fois réussi à passer. J’y ai beaucoup attendu, beaucoup observé, beaucoup discuté, souvent marchandé, souvent supplié.
Je veux capter cette vision très quotidienne de la frontière, celle d’un monde aux enjeux immédiats, pour faire naître de ces images une réflexion quant au sens du mot. Quand on suit la ligne imprécise du Kurdistan, qu’on observe la ville d’Abiyé séparée en deux pays après l’indépendance du Sud-Soudan, qu’on s’attache aux propositions politiques de l’Équateur quant à l’ouverture de ses frontières ou qu’on contemple le mur entre les deux Corée, on ne peut que penser que cela participe à la même question : de quoi frontière est-elle le mot ?
Le film Ceuta, douce prison, co-réalisé avec Loïc H. Rechi, est né lors de ce travail d’écriture. Alors en repérages sur place, nous avons pu nous rendre compte de l’ensemble des enjeux concentrés sur cette minuscule enclave de 18km2. Ce qui devait être l’une des zones frontières de mon projet de film s’est avérée assez signifiante pour pouvoir devenir un film en soi. Car bien plus que la frontière entre le Maroc et l’Espagne ou entre l’Afrique et l’Europe, c’est la frontière Nord / Sud dont il s’agit ici. L’enclave est quasiment un point de convergence entre ceux qui veulent fermer l’Europe (l’agence Frontex y est très présente) et ceux qui cherchent à l’atteindre. Dans cette immense prison à ciel ouvert errent des Afghans, des Congolais, des Indiens, de nombreux Sub-sahariens, un Cubain et un Birman perdus sur les routes de migration, des Algériens, des Syriens, des Somaliens, des Palestiniens, etc. Tous témoignent de leur pays et des différentes routes migratoires. 18km2 de frontière pour proposer un état du monde.

Pour les migrants rencontrés, les frontières ne sont pas le problème principal. C’est l’ensemble de la route de migration qui est un problème, la route de « l’aventure » ainsi qu’ils la nomment. Les frontières sont des étapes – souvent mortelles, notamment celles de l’Europe, précisons-le – tout comme le sont les déserts, les grandes villes (Tamanrasset, Agadez, etc.), les ghettos communautaires, les bras de mer à traverser... À chaque problème une solution, parfois coûteuse, parfois fatale, mais ils le répètent : « ce n’est pas comme si on avait le choix ».

Jonathan MILLET
Réalisateur, auteur
Article publié dans Projections n°36 (décembre 2014)

Ceuta, douce prison
Un documentaire de Jonathan Millet et Loïc H. Rechi (90’, 2012, France)
Production : Zaradoc / Participations : CNC, Procirep, Angoa, Solidariedade Imigrante