Film du mois : Enfants Valises

Xavier de Lauzanne
01:36:00
Long métrage
documentaire
En France, l’école a pour obligation d’accueillir tous les mineurs de moins de 16 ans, français ou étrangers, en situation légale ou non. Pour de nombreux adolescents migrants, ballottés d’un continent à l’autre, elle incarne un espoir de stabilisation et d’intégration. Le réalisateur Xavier de Lauzanne a posé sa caméra sur les bancs de l’école où Aboubacar, Dalel, Hamza et Thierno font leurs premières armes…
Musique de Franck 2 Louise
Aloest Productions
France
2013
Film du mois
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Le documentaire de Xavier de Lauzanne suit un groupe de jeunes mineurs, majoritairement originaires d’Afrique du Nord ou sub-saharienne. Accueillis en France, certains viennent de zones conflictuelles telles que le Congo-Brazzaville ou la Côte d’Ivoire. D’autres ont rejoint en France leurs parents migrants. D’autres encore sont nés en France mais du fait d’un long séjour dans le pays de leurs parents, ils ont été déscolarisés.
Ces adolescents de moins de 16 ans doivent suivre un enseignement obligatoire. Avec un niveau scolaire trop faible pour être dans un cursus normal, ils intègrent des classes FLER (Français Langue Étrangère Renforcée) qui accueillent des élèves francophones à l’oral et présentant des difficultés à l’écrit. La caméra de Xavier de Lauzanne les suit dans cet apprentissage. Ils bénéficient d’un soutien pour l’élaboration d’un projet d’orientation professionnelle, avec des stages à l’appui. Le dossier de presse précise que le titre fait plutôt référence à un vide et à un manque de repères, mais les adolescents de Enfants Valises sont chargés d’un trop-plein : leurs histoires personnelles sont souvent lourdes. Ils ont la nostalgie du pays qu’ils ont quitté et, en prime, supportent le poids des attentes des adultes qui les entourent.
Néanmoins, le film dégage une vitalité paisible, alimentée par les aventures qui émaillent le quotidien de ces grands enfants. Nous les côtoyons de près ; ils se livrent devant la caméra, semblant complètement oublier sa présence. Le film semble d’ailleurs être l’œuvre d’un des leurs. L’importance de certains moments gardés au montage nous permet de saisir pourquoi la scène a été retenue. C’est réellement au niveau de la proximité spatiale et mentale que le film étonne.
Le réalisateur n’est pas issu de ce milieu et il est plus loin en âge sur le chemin de la vie. Il a cependant une belle manière de restituer le climat, les attentes des uns et des autres. Il sait rendre l’esprit qui règne dans cette classe, les relations entre les professeurs et les jeunes. Les adultes, tout comme la caméra, ne se placent pas au-dessus, mais dans un rapport horizontal ; ils apportent certaines connaissances et demandent aux adolescents de trouver au fond d’eux le maillon pour lier le tout.

A notre tour, spectateur de la volonté farouche de ces jeunes, nos préjugés tombent les uns après les autres, devant ces élèves très attentifs, soucieux de bien faire. Les jeunes aiment leur mère, adorent leur grand-mère quand ils n’ont pas connu leur mère, remercient la France de les accueillir même s’ils trouvent très dur le manque de convivialité. Ils le disent avec des mots très justes, utilisant un vocabulaire d’une richesse insoupçonnée. Le film ne montre aucune scène forte, dans le sens « sensationnel », excepté une, vers la fin.
Tout le long du film, nous restons en éveil devant ces vies qui se construisent. Nous rigolons devant Thierno, en stage dans une boulangerie, coiffé d’une toque blanche. Il semble tellement hors du coup. Le patron est ébahi devant sa nonchalance, même en plein boum. En aparté, le concerné confie à la caméra que ce métier n’est pas fait pour lui, le lever étant trop matinal. Lucide, mais rattrapé par les contingences matérielles de la vie. Quelques années plus tard, le réalisateur constatera qu’il travaille désormais dans une boulangerie !
Les adultes accompagnant ces jeunes leur demandent beaucoup, mais donnent énormément. De ce côté aussi, pas de hauts faits d’armes (quoi que !) si ce n’est de l’attention, du temps passé (comme ce professeur appelant même de son domicile pour trouver un stage), de la considération et de la confiance indéfectible en ce que l’homme renferme de meilleur, quoi qu’il arrive.
Le peu de violence surprend dans ce film ; elle est présente mais cachée. Les professeurs sont trop investis, les jeunes trop désireux. La tension est concentration et passion. La colère est enfouie. La survie prime. Nous avons peu l’habitude de portraits de gens aussi nobles, banalement magnifiques. La force de ce film est d’éviter tout sensationnalisme, alors que les vies qui nous sont montrées sont tout à fait singulières. La tension passe par des regards ou quelques mots dits, toujours plein de sens. C’est un film sur des jeunes migrants dont le traitement est l’inverse du racolage médiatique habituel.

Né en région parisienne en 1970, Xavier de Lauzanne suit des études d’hôtellerie avant de mettre en place des formations hôtelières pour jeunes défavorisés en Martinique, puis au Cambodge et au Vietnam. C’est dans ce dernier pays qu’en 1999 il réalise son premier essai documentaire, puis l’année suivante, un film de communication pour une association au Cambodge. Retour sur la RC4, tourné un an plus tard au Vietnam, est l’occasion de fonder avec François-Hugues de Vaumas la société Aloest Productions. Xavier de Lauzanne choisit alors de se consacrer exclusivement à la réalisation. Outre les reportages qu’il tourne en France et à l’étranger pour la télévision, il signe de 2002 à 2005 plusieurs œuvres qui rendent compte de son attachement particulier à l’Asie du Sud-Est et à l’enfance. Parmi elles, Le Seigneur de Darjeeling, très remarqué lors de sa sortie en 2005, reçoit le Grand Prix et le Prix de l’Agriculture au Festival Agricinéma. Il suit à son retour en France la tournée d’une troupe de musiciens israéliens et palestiniens. De ce projet naît D’une seule voix qui, sorti en 2009, rassemble plus de 45 000 spectateurs et gagne de nombreux prix aux États-Unis, tels que le Prix du Meilleur Documentaire au Festival international de Palm Beach, et en France, tels que le Grand Prix au Festival du film d’éducation d’Évreux. Il tourne ensuite Enfants Valises et travaille actuellement sur son premier scénario de long métrage de fiction.
Aloest Distribution