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DÉMINER LES IDÉES REÇUES SUR LA FRONTIÈRE - Entretien avec Fred SOUPA (réalisateur) et Sarah PRZYBYL (géographe au laboratoire Migrinter, Université de Poitiers)

Démineurs est un projet où l’audiovisuel devient un outil d’expression au service d’un thème - la frontière - que des mineurs isolés étrangers choisissent librement de traiter. Ce projet créatif invite les mineurs isolés étrangers à développer leurs apprentissages d’expression orale, écrite, et la co-construction d’un récit très personnel. Chaque jeune crée et cherche les différents éléments de son film : écrits, sonores, visuels. L’action est proposée à partir de fin 2014 au LAO (Lieu d’Accueil et d’Orientation de la Croix-Rouge) à Taverny dans le cadre de Passeurs d’images en Île-de-France.

Pourriez-vous nous parler de la genèse du projet Démineurs ?
Fred Soupa
 : Avant d’entamer Démineurs, un premier atelier s’est monté avec Christian Soriano, responsable socio-interculturel, au sein du SAJ MIE (Service d’accueil de jour de la Croix-Rouge pour mineurs isolés étrangers à Paris) sans l’idée d’une diffusion, mais plutôt d’un espace d’expression un peu expérimental et avant tout profitable aux jeunes. Il ne fallait pas aller trop vite avec ces questions de diffusion externes et de frontières entre intimité et accès public. Il y avait donc quatre ateliers avec une trentaine de jeunes, basés sur le volontariat et une envie de (se) raconter, ce qui a donné lieu à une vingtaine de films.
Dans Démineurs, contrairement à ce premier projet, il y a dès le départ l’envie de rendre ces films visibles en dehors de la structure d’accueil. Ces jeunes sont porteurs de beaucoup de thématiques contemporaines, si bien que favoriser un temps de parole créatif a une vraie utilité dans le débat public, à commencer par les jeunes du même âge !
Ce projet est mené dans plusieurs lieux : un avec l’association « Devenir » à Neuilly-sur-Marne, un au sein de l’Institut Protestant à Saverdun en Ariège. D’autres sont envisagés du Nord au Sud et nous commençons une action à Taverny dans le Val d’Oise avec la coordination de Passeurs d’images via Arcadi Île-de-France. Le LAO est installé dans un château fermé... mais ouvert sur le monde. Pour les jeunes, c’est un lieu de résidence mais aussi de protection. C’est un lieu où la symbolique des frontières est partout : physique, mentale, juridique, culturelle... La diffusion du projet à Taverny, hors du lieu, permettra de faire le lien avec les collégiens et les lycéens de la ville.

Sarah Przybyl : La collaboration avec Fred Soupa prend comme point de départ une rencontre dans les locaux de la Croix-Rouge, au SAJ MIE, à Paris. J’étais en stage pour mon Master 2 Recherche (Migrinter- Université de Poitiers) et Fred réalisait des courts métrages avec des jeunes isolés étrangers. À ce moment-là, j’utilisais la photo pour mes enquêtes auprès des jeunes et en voyant le travail que faisait Fred de son côté, j’ai tout de suite eu un déclic en me disant qu’il y avait quelque chose à faire ensemble.
Depuis presque deux ans maintenant, on travaille ensemble au sein du projet Démineurs. Il a fallu au début que nous parvenions à trouver des objectifs qui allaient servir le projet tant du point de vue du réalisateur que de celui de la chercheuse que je suis. Il s’agit principalement d’articuler l’approche que je soutiens dans ma thèse, qui cherche à montrer la capacité d’action des jeunes et à interroger la notion de projet migratoire, à celle plus artistique et visuelle que Fred porte.
Nous avons avec Fred des envies communes, et le support vidéo est d’un point de vue méthodologique un élément très intéressant que je souhaite développer dans mon travail.

Comment se confronter à la représentation de la frontière en travaillant avec ceux pour qui cette question est bien réelle ?
Fred Soupa
 : La question de la représentation est inhérente à la pratique audiovisuelle car il s’agit de restituer quelque chose, de prendre pour montrer à d’autres personnes. L’idée du projet est d’en montrer le moins possible, de partir du principe que l’image tue le sens trop fréquemment. La frontière est d’abord dans la représentation, en particulier lorsque l’on travaille avec un public qui est porteur de tous les stéréotypes : du jeune, de l’ado, de l’étranger, du migrant avec toutes les gradations de dangerosité, d’altérité... Le challenge est justement de faire comprendre à ces jeunes que nous ne travaillons pas sur ce terrain-là qui cristallise principalement les attentes des structures qui les accueillent. L’idée est d’aller dans le sens contraire de ces frontières, de ces altérités. Cela ne signifie pas les évacuer mais de ne pas aller forcément les chercher.
Dès que l’on parle à ces jeunes d’identité, on est tout de suite sur des histoires de danger, de pays en guerre, de fuite. Ce sont des jeunes qui sont là pour des raisons souvent radicales. C’est ainsi qu’ils sont porteurs d’identité : ici étrangers, là-bas à la rue, en danger. Pour le public qui reçoit leurs histoires, il y a toujours une méfiance, c’est pourquoi j’essaye de considérer d’abord que l’on a affaire à des adolescents.

Comment valoriser une parole en faisant face à des contraintes comme la frontière de la langue, l’anonymat des visages et les stéréotypes ?
Fred Soupa
 : Tout n’est pas du domaine de l’anonymat. Il faut aussi que les jeunes puissent avoir des repères, s’approprier cet espace du film qui leur est très virtuel au départ. Il y a ainsi toujours leurs prénoms, leurs parcours et souvent leurs mains soit ouvertes soit vues de dos.
La première approche passe par la musicalité de la (ou leurs !) langue(s) maternelle(s). Il s’agit de partir, au risque que ce soit une limite, des sonorités et des écritures très différentes. L’idée est de leur dire, non sans humour et un peu de provocation quand même : « Votre visage ou ce qu’on vous demande de dire habituellement ne nous intéresse pas. L’important est que vous exprimiez l’envie de dire quelque chose. Si ce que vous allez verbaliser est différent de ce que l’on entend depuis que vous êtes en France, tant mieux ! » Quand on fait le premier tour de table, il y a souvent une quinzaine de langues parlées, parfois écrites. Le fait de valoriser cette composante immatérielle est le premier vecteur du projet. En France, tout est fait pour que les jeunes apprennent le français, mais peu pour valoriser leurs langues et leurs cultures alors que c’est une richesse énorme, porteuse de liens sociaux, d’histoires de vies et d’un imaginaire collectif fédérateur. Il y a cette entrée par la beauté plastique, phonétique et musicale de la langue, puis, il y a le sens qui est encore autre chose. Le sens, c’est comment on va se servir du texte et de la parole. Il nous est arrivé avec certains jeunes allophones, d’avoir des textes entièrement écrits dans une langue étrangère, mais avec un désir tellement fort de raconter quelque chose que l’on a fini par le faire traduire puis prononcer et enregistrer en français phrase par phrase. L’illustration graphique vient après...

Sarah Przybyl : En quelques jours d’atelier, il se passe énormément de choses avec les jeunes. L’expression pour moi ça veut dire beaucoup de choses. Du point de vue de la langue par exemple, ils apprennent des mots, s’exercent à la prononciation dans un temps qui n’est pas celui d’un apprentissage, qui ne s’inscrit pas dans un modèle « scolaire ». Cela donne des échanges différents pour les professionnels qui apprennent à parler autrement avec les jeunes, qui les découvrent sous un autre aspect. Après, du point de vue de l’expression de leur identité, de ce qu’ils sont, ils s’expriment vraiment, et se lâchent.
D’ailleurs, nous avons eu de très bons retours de la part des équipes encadrantes, que ce soit les éducateurs ou les psychologues par exemple ; pour certains jeunes, l’atelier a été libérateur, pour d’autres la vidéo est devenue un support d’expression, pour d’autres enfin, c’était juste un temps d’amusement, un temps de partage, et c’est aussi ça le projet et les ateliers.

Pouvez-vous nous parler de la collaboration réalisateur/chercheuse ?
Sarah Przybyl
 : Le projet a une dimension avant tout collective. À chaque fois que nous sortons d’un atelier, les contours du projet bougent un peu, car les jeunes et les professionnels de l’accueil nous conduisent à repenser quelques détails. Mon apport est donc difficilement dissociable des autres personnes qui l’alimentent. Toutefois, le fait que je reste en amont et en aval des ateliers me permet d’avoir une vue d’ensemble des structures d’accueil dans lesquelles nous nous rendons. Cela m’autorise à avoir une meilleure connaissance des jeunes, de pouvoir prendre la température dans les lieux d’accueil. Concrètement, mon apport réside aussi dans les échanges que j’ai avec Fred sur des questions de méthodes principalement. L’outil audiovisuel émerge dans les sciences sociales, et j’aime réfléchir avec Fred à la manière de conjuguer nos deux regards, d’analyser les interactions qui se déroulent lors des ateliers entre les jeunes, mais aussi entre les éducateurs et les jeunes.
J’interviens (quand cela est possible) une semaine en amont de l’atelier. C’est une période au cours de laquelle j’observe les lieux, et je fais la connaissance des différentes personnes gravitant autour du projet. Puis je reviens lors du déroulement de l’atelier ; à ce moment-là, j’assiste Fred, là on se met au boulot et le fait que les jeunes me connaissent permet parfois de faciliter un peu les choses. À la fin de l’atelier, je reste environ trois semaines dans les lieux où nous réalisons l’atelier pour que je puisse procéder à des entretiens, des observations pour alimenter mon travail de thèse.
L’atelier nourrit mes recherches comme j’ai pu le mentionner plus tôt. Réaliser des enquêtes auprès d’une population au cœur des débats n’est pas toujours aisé. Le premier apport de l’atelier est qu’il me permet d’entrer au contact des jeunes en mettant la démarche d’enquête au second plan. Beaucoup de structures ont en effet refusé de m’ouvrir leurs portes en raison des derniers changements dans l’accueil des mineurs isolés étrangers en France, et invoquent l’argument selon lequel ma présence gêne l’équilibre des jeunes. J’accepte ces réponses, mais le fait de présenter un projet vidéo fait moins peur. En plus j’aime l’idée qu’on puisse apporter quelque chose aux structures qui nous accueillent, et surtout aux jeunes qui participent. La thèse demande du temps et le résultat n’est pas immédiat, contrairement aux vidéos.
Le second apport réel de l’atelier est qu’il me permet d’avoir une démarche d’enquête différente, le fait de passer par l’image pour laisser les jeunes s’exprimer est très pertinent, ils choisissent les mots qui font sens pour eux, reviennent sur leur histoire avec parfois beaucoup d’humour. En fait, ils s’expriment réellement. Quand je dis réellement ça veut dire pour moi qu’ils ne racontent pas le récit habituel, celui qu’ils ont raconté bon nombre de fois aux administrations, mais ils racontent leur histoire, avec des émotions, des trous, des incohérences, des anecdotes qui ont un sens crucial dans leur expérience. Puis, à partir des vidéos, je peux de mon côté ajuster les entretiens que je fais avec les jeunes. Je sais les sujets qu’il ne faut pas aborder, ou au contraire je peux revenir sur des points évoqués par les jeunes dans leur vidéo.
Lors de l’atelier, je pense que mes recherches ne sont pas utiles au premier plan, puisqu’on est sur quelque chose de très pratique où nous devons constituer un récit, monter des images, etc. Mes recherches sont plus utiles dans les liens avec les jeunes. Par exemple, ayant connaissance des récits que l’administration demande lors de leur arrivée en France, lorsqu’un jeune nous dit que son histoire, c’est ce parcours balisé, je sais qu’il ne prendra pas de plaisir à faire l’atelier. Quelques jours plus tard, il revient et nous dit, bon, maintenant je vais vous parler de ce sujet. Et là, on sait avec Fred qu’il va nous parler de lui, en tant qu’individu qui a une expérience et un regard subjectif sur un sujet.

Fred Soupa : Je n’ai pas uniquement une vision artistique. Le projet est un lieu de croisements de plusieurs approches qui font bon ménage : l’ethnologie, les cultures du monde et le champ du social. Sarah s’immerge dans un terrain créatif inédit alors qu’avec son approche de doctorante, elle connaît davantage le quotidien des lieux d’accueil. Dans l’atelier, nous sommes vraiment dans un espace de création où l’idée est de faire jaillir des ressources, d’arriver chacun avec des connaissances, d’avoir une écoute croisée et de composer avec. Sarah est porteuse d’une analyse que je n’ai pas... et que je ne veux pas avoir. Ce croisement est très stimulant des deux cotés !

Entretien réalisé par Viviane CHAUDON (ARCADI Île-de-France, coordinatrice Passeurs d’images)
Article publié dans Projections n°36 (décembre 2014)