Je n’aime pas trop employer l’expression de nouveaux médias et encore moins jouer d’une opposition entre anciens et nouveaux médias. Avant tout parce que dans notre monde libéral chaque fois qu’une nouveauté émerge, on l’aborde en termes de compétition qui se termine par la proclamation d’un vainqueur.
Aujourd’hui, beaucoup supposent que les nouveaux médias vont tuer les anciens. Pourtant, si tout nouvel usage médiatique vient forcément empiéter sur ceux qui existent déjà, un équilibre se crée nécessairement. La radio n’a pas disparu avec la naissance de la télévision, on continue à l’écouter et l’Internet ne remplace pas l’" usual experience " (" l’expérience utilisateur ") du cinéma, ni celle de la télévision.
Il est indispensable de souligner qu’à l’origine Internet n’était pas un média mais une technologie qui visait à relier des réseaux, de rappeler que c’est un protocole qui a été développé pour acheminer des informations d’un point à un autre et en garantir la bonne délivrance. La composante média d’Internet, c’est-à-dire le Web n’est arrivée que dans un second temps. Cette technologie de transport que reste avant tout l’Internet peut d’ailleurs servir aux médias dits anciens. Prenons l’exemple du cinéma, dont l’une des principales difficultés reste la gestion de coûts de distribution très élevés. La production de masters celluloïds pourrait aujourd’hui être remplacée par la création de fichiers informatiques et les copies être dupliquées à l’infini ou transférées par l’Internet. On pourrait imaginer de recréer de petites salles de cinéma et envisager une forme de renaissance du cinéma de quartier. Autant de possibilités qui assurément ne conduisent pas à la mort du cinéma.
Ce qu’apportent Internet et le Web par l’intermédiaire d’un service comme Dailymotion c’est une dimension à laquelle ne permettent pas d’accéder les médias dits traditionnels ou plus anciens. Le cinéma, la radio, la télévision sont des sources uniques qui émettent des contenus à destination d’un public extrêmement large, d’un public de masse. Avec le Web c’est un processus inverse qui s’affirme. Devant son ordinateur, chaque utilisateur devient un acteur unique pouvant choisir parmi une offre très large. C’est une expérience de la liberté et de ses risques qui est à l’oeuvre.
Aujourd’hui, Dailymotion doit avoir près de 10 millions de vidéos stockées dans sa base de données, et reçoit environ 15 000 nouvelles contributions par jour. C’est un lieu commun de le dire, mais ce que nous apportons de nouveau c’est effectivement l’accès à un plus large éventail de choix. En tant qu’usager, je ne me retrouve plus face à une proposition unique et ma recherche sur Dailymotion va se faire en fonction de mes centres d’intérêts du moment. Il est évident qu’un média de masse comme la télévision ne peut pas satisfaire tous les " besoins unitaires " des utilisateurs. Son modèle économique l’oblige à faire des compromis, à aller chercher le plus petit dénominateur commun : le cinéma, le football, les émissions de shows ou de variétés. Sur Internet, la disparition des difficultés propres aux coûts de distribution permet d’augmenter les possibilités de stockage et de multiplier l’offre de contenus afin de tenter de répondre à une multitude de demandes individuelles.
Accueillir les propositions vidéos qui prolifèrent et ne peuvent trouver de débouchés sur les ondes télévisuelles comme révéler certains talents représentent des fonctions que Dailymotion tente également de remplir. La plate-forme a aussi pour vocation de découvrir les tendances du moment, au contraire des chaînes de télévisions qui arrivent toujours après. L’exemple de la Tecktonik qui est née et a pris son essor au travers de sites comme Dailymotion illustre assez bien cette différence. Alors que les premières vidéos consacrées au mouvement étaient déjà en ligne depuis deux ans, TF1 diffusa un reportage sur la Tecktonik en la présentant comme une toute nouvelle tendance. La télévision s’est donc emparée de cette attitude au moment où elle est devenue un phénomène de masse et donc susceptible d’intéresser un public de masse.
Avec notre plate-forme, nous avons créé un canal de diffusion et d’expression pour des personnes qui sont à l’avant-garde de la création, de l’imagination, ou qui ne se reconnaissent pas dans les tendances de masse et vont trouver ailleurs la possibilité de s’exprimer. Je pense qu’on propose aussi une réponse technique à une forme de narcissisme contemporain qui s’incarne déjà sur des sites comme Facebook.
Autant de rôles que n’assument pas les médias traditionnels qui sont des médias Broadcast c’est-à-dire univoques, alors que nous appartenons à l’univers de l’Unicast qui s’impose comme celui du dialogue.
Il faut noter que certaines sociétés élaborent actuellement des outils multimédias que l’on commence à pouvoir utiliser et qui nous permettent d’élargir le champ de nos propositions. C’est le cas de l’entreprise anglaise Shazam qui a récemment développé des applications téléchargeables sur téléphone portable qui permettent d’Uploader des images vidéos sur votre site favori immédiatement après leur enregistrement.
Je pense que dans un premier temps, la contribution vidéo issue des téléphones mobiles n’appartiendra pas au domaine artistique, mais permettra par exemple de poster des " vidéos souvenirs " à destination de ses proches. De l’autre bout du monde et de manière instantanée, il devient ainsi possible d’envoyer à sa famille des images de ses découvertes à partir de son téléphone multimédia.
Concernant la création, l’une des particularités de notre approche, c’est d’avoir lancé le programme MotionMaker, qui nous permet d’identifier les contributeurs les plus créatifs, les plus talentueux du site. Lorsqu’une vidéo est fortement visionnée et qu’elle est dotée après un certain nombre de votes significatifs d’une note qui la distingue des autres productions, une information remonte automatiquement sur nos consoles informatiques nous incitant à la regarder. Si nous trouvons la réalisation convaincante, nous prenons contact avec l’auteur pour établir avec lui une relation contractuelle de nature coopérative. Pour repérer les futurs MotionMakers, nous restons également à l’écoute des internautes qui déclarent tout simplement être talentueux et nous invitent à regarder les vidéos qu’ils mettent en ligne. Après visionnement, les réalisations qui nous paraissent originales reçoivent le label de " Creative Content " et leurs auteurs acquièrent les avantages offerts aux MotionMakers.
Je précise qu’il n’y a pas d’échanges financiers avec les MotionMakers, mais une relation collaborative. Pour Dailymotion, la collaboration débouche sur une mise à disposition par ces internautes des droits relatifs à leurs vidéos, ce qui nous permet de leur adjoindre des contenus publicitaires et donc de générer des revenus. En contrepartie, nous offrons aux MotionMakers des outils et des moyens dont ne bénéficie évidemment pas le contributeur lambda et auxquels ils ne pourraient accéder s’ils devaient se les financer eux-mêmes, comme l’accès à un espace de stockage illimité ou encore la possibilité de mettre en ligne des vidéos à durée illimitée. À travers les choix éditoriaux et la composition de ses chaînes thématiques, le site assure également la mise en avant et la valorisation des productions de ses MotionMakers. Quelques artistes, essentiellement dans le domaine de la musique et du spectacle, sont ainsi parvenus à se faire connaître au travers de Dailymotion et de ses " vidéos star ". C’est le cas de " Kamini " ou des créateurs de " La chanson du dimanche " qui désormais sont produits par Universal.
La collaboration avec les MotionMakers peut prendre d’autres formes. Au sein même de Dailymotion nous possédons une " régie publicitaire " et nous proposons aux agences publicitaires d’utiliser nos MotionMakers les plus talentueux pour réaliser des spots. Ici, Dailymotion joue le rôle d’intermédiaire et ne prend aucune marge. Certains MotionMakers ont ainsi été choisis afin d’assurer la réalisation de vidéos pour des annonceurs comme E-bay, Auchan ou encore Arcos. Dotées d’un " esprit ciné ", ces vidéos sont bien plus originales et bien moins formatées que les réalisations imaginées par les professionnels de la publicité.
Myriam Zemour :
Comment une plateforme comme Dailymotion se situe-t-elle vis-à-vis de la protection des droits d’auteurs, des droits à l’image ou encore des droits musicaux ? Êtes-vous soumis à certaines règles ? D’après vous, est-il possible dans les méandres du net de mettre en place une norme globale relative à la protection des droits ?
Eric Cremer :
En matière de réglementation applicable aux plateformes de partage de vidéos, tous les Européens sont logés à la même enseigne, puisque la réglementation émane d’une directive Européenne que chacun a dû traduire dans ses propres lois. En France, nous disposons de la loi pour la confiance dans l’économie numérique, mais les Américains ont adopté un dispositif réglementaire tout à fait comparable.
Il faut avoir à l’esprit que Dailymotion est avant tout une plateforme technique d’hébergement de vidéos que des utilisateurs individuels mettent en ligne. Nous ne sommes pas des éditeurs et n’avons donc pas de responsabilité légale sur ce qui est mis en ligne. La plateforme assume un rôle d’éditeur uniquement lorsqu’elle possède les droits sur les vidéos, comme c’est le cas avec les productions des MotionMakers ou les propositions des partenaires professionnels. La page d’accueil du site est ainsi programmée, éditée car nous possédons les droits de tous les contenus mis en avant.
En revanche, lorsqu’un ayant droit nous signale une infraction aux droits de propriété intellectuelle, nous devons réagir promptement et retirer du site les contenus incriminés. On conçoit que ce n’est pas satisfaisant et depuis 18 mois nous tentons d’agir en termes de prévention. Dans cette perspective, nous avons mis en œuvre un certain nombre de technologie permettant de " filtrer " les vidéos. D’abord, en juillet 2007 nous avons adopté la technologie de fingerprinting proposée par Audible Magic, technologie de filtrage utilisée dans l’industrie audio et s’appliquant donc sur le son. Évidemment, nous ne pouvons assurer la protection des droits d’auteurs sans la collaboration de ceux qui sont propriétaires ou détenteurs des droits. L’ayant droit doit générer une " empreinte numérique ", sorte de fichier ADN qui est déposé sur une base de données d’Audible Magic qui joue ici le rôle de tiers de confiance. Ensuite, lorsqu’un internaute souhaite mettre en ligne un contenu, nos services génèrent une " empreinte " qui est également déposée sur la base de données d’Audible Magic. En rapprochant les deux " empreintes ", si l’on constate qu’il y a concordance des " fichiers ADN ", la vidéo n’est pas mise en ligne. Il y a environ 6 mois, nous avons aussi mis en œuvre une technologie française de fingerprinting vidéo développée par L’INA et adoptée par Canal Plus et TF1.
Aujourd’hui, dès lors qu’un ayant droit protège ses contenus à la source en utilisant ces technologies, nous pouvons lui garantir qu’ils ne se retrouveront pas en ligne sur le site.
En outre, le " process " du " Take down, Stay down " permet à tout ayant droit de nous signaler un contenu présent sur le site et qui ne devrait pas s’y trouver en cliquant sur le lien prévu à cet effet. L’information remonte alors automatiquement sur nos consoles et provoque la suspension de la diffusion en ligne de ladite vidéo. Elle reste présente sur le site mais barrée par la mention : " réclamation effectuée " jusqu’à ce que la validité de la requête soit vérifiée et le cas échéant la vidéo retirée du site. Pour assurer le respect des droits d’auteurs nous avons aussi signé des accords avec la SACD, la SACEM, et avec presque tous les studios américains.
Laurence Allard :
Sur cette question de la protection des droits d’auteurs, comment réagissez-vous face aux nombreuses pratiques de remix ou de Slide qui sont faites par exemple à partir des films Disney ? Sur Dailymotion ou Youtube, je vois beaucoup de vidéos issues des pratiques transformatives où un internaute " remixe " un contenu " copyrité " selon une pratique qui n’existe pas en France et qu’on nomme le Fair Use, c’est-à-dire l’usage loyal non commercial. Est-ce que ce genre de vidéos rentre dans le cadre des contenus signalés ? Est-ce que vous les retirez du site ?
Eric Cremer :
L’usage Fair Use n’est pas vraiment ce que l’on nous signale. En plus, il me semble que les vidéos qui relèvent de cette pratique appartiennent au domaine de la création. Pourtant si un ayant droit nous demande de retirer ce type de productions nous avons l’obligation de le faire.
Pour terminer, je tiens à souligner que nous avons un volet collaboratif avec l’industrie qui représente une part de plus en plus importante de l’activité du site. On multiplie les accords avec les professionnels qui mettent en ligne des vidéos sur notre site et nous développons avec eux une véritable relation économique tout en assurant une promotion et une mise en avant de leurs productions.
Intervention d’Eric Crémer - Transcription par Jean-Marc Génuite
Texte extrait de la conférence-débat "Pratiques culturelles et nouvelles technologies"
REJI (28 novembre 2008, Paris)
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