En préambule, je tiens à souligner que le dialogue interculturel peut être présent au sein même de l’œuvre cinématographique, mais également advenir dans la salle de cinéma lors de la projection. De plus, il faut rappeler que la richesse d’un film ne provient pas uniquement d’un homme isolé. Certes, un film reste l’œuvre d’une personne, mais il est aussi le fruit d’une production éminemment collective susceptible de mobiliser des dizaines de personnes. Sous la direction d’un metteur en scène, tout film est ainsi le résultat d’un processus d’hybridation qui mêle tout un ensemble de travaux bien précis.
Certains films peuvent devenir de formidables lieux de découvertes et ouvrir de véritables espaces de dialogues. D’abord, il y a ce que chaque spectateur peut voir et découvrir dans un film. Ainsi, je crois qu’il est important de rester attentif aux sujets abordés par les œuvres cinématographiques. Je me souviens avoir présenté Terra di Mezzo (1996) de Mattéo Garrone, le réalisateur de Gomorra . Avec ce premier long-métrage, le cinéaste s’imposait comme l’un des premiers en Italie à s’intéresser aux immigrants récemment installés dans le pays, à montrer des Africains et Africaines vivant à Rome ou encore à filmer le quotidien d’immigrés Albanais. Depuis, le cinéma italien a souvent rendu compte de l’immigration à travers quelques œuvres marquantes offrant de véritables alternatives aux images essentiellement éphémères proposées par la télévision. De même, le très riche scénario d’une fiction comme Va vis et deviens de Radu Mihaileanu nous éclaire sur la dure expérience sociale d’Ethiopiens juifs immigrant vers l’Etat d’Israël. On pourrait aussi aborder les sujets extrêmement forts des films des frères Dardenne comme Le silence de Lorna qui tout en évoquant des situations qui se déroulent dans la banlieue de Liège " nous parlent du monde " dans lequel nous vivons.
Dans les films, une autre dimension s’impose qui témoigne de l’expression artistique d’un créateur, celle du style propre à chaque metteur en scène. Je pense que la façon de raconter une histoire est également une manière de produire des rencontres, de faire découvrir aux spectateurs des situations inattendues. Le style d’un film, les sujets qui y sont abordés, forment autant de façons de faire vivre le dialogue interculturel.
En tant qu’exploitant, je suis pour que le public puisse avoir accès à un maximum de films et je tente de faire exister un dialogue entre des cultures différentes à travers des programmations de films. Une telle démarche implique d’affronter des contextes de domination et de se confronter à de complexes considérations d’ordre économique et structurel.
Effectivement, il existe des endroits où le public ne peut avoir accès qu’à la partie mainstream du cinéma et où s’impose une totale domination du cinéma américain. Pour favoriser le dialogue interculturel, il faut donner accès à une plus grande diversité d’oeuvres et c’est ce que nous essayons de faire avec Europa Cinémas. La possibilité du choix, la diversité de l’offre et l’accès aux œuvres, constituent pour nous des enjeux majeurs et depuis quinze ans, nous poussons les salles de cinéma de notre réseau à projeter un maximum de films produits dans d’autres pays d’Europe et même venant d’" Ailleurs " de l’Europe, ce qui n’est jamais évident.
Évidemment sur le plan macroéconomique ce n’est pas suffisant, la part de marché du cinéma américain s’élevant encore à 70% sur le territoire Européen. Pourtant, le réseau de salles de cinéma Europa Cinémas parvient à faire circuler de nombreuses œuvres au sein de l’espace cinématographique européen. Nous sommes présents dans environ 400 villes et dans ces villes de nombreuses salles passent des films venant d’autres cinématographies nationales. Un jour, alors que je me trouvais dans la ville de Cluj en Roumanie, le film Islandais Noi Albinoi était projeté à 20 heures dans l’une des deux salles que nous soutenons. Je connaissais très bien ce film puisqu’il avait obtenu son premier grand prix au festival " Premiers plans " d’Angers dont je suis le délégué général. J’étais content de retrouver cette oeuvre à l’affiche d’une salle de cinéma dans le nord de la Roumanie, dans une ville qui, par ailleurs, possède une double culture Roumaine et Hongroise. Il me semble que cette situation révèle l’une des forces du cinéma.
Je pense qu’il est primordial que le public est accès à des œuvres comme Noi Albinoi . Avec Europa Cinémas, nous tentons de les rendre disponibles ce qui constitue déjà une formidable progression.
Pour moi, la salle de cinéma occupe une place particulière, elle reste un formidable lieu de rencontres et d’éducation à l’image. Même en y faisant rien d’autre qu’assister à la projection d’un film, une salle engendre déjà une façon de " respirer " ensemble, invite à partager des émotions, elle crée une manière d’être là au même moment comme si tous les spectateurs sans se connaître s’étaient fixé rendez-vous dans ce lieu. La démarche qui consiste à aller vers la salle de cinéma relève de la vie en société et renvoie à l’ordre du dialogue social. Même si les spectateurs ne se parlent pas pendant la séance, ils peuvent par la suite échanger leurs impressions sur le film qu’ils viennent de voir ensemble. Par exemple, un festival, lorsqu’il est réussi, on y vient certes pour voir des films mais aussi pour faire des rencontres.
En matière d’éducation à l’image, la plupart des exploitants mènent un travail avec le Jeune public. On sait que cela peut être essentiel. Le festival " premiers plans " d’Angers accueille chaque année beaucoup d’enfants. Sur les 70 milles spectateurs du festival, ils sont 20 à 25 milles. Ici, ils viennent à la rencontre de films que probablement ils ne seraient jamais venus voir seuls. Effectivement, un adolescent ne va pas se précipiter pour assister à la projection d’un film d’Andréas Pantzis cinéaste Chypriote qu’il ne connaît pas. Dans la majorité des cas, il vient voir le film avec sa classe et son professeur et, en entrant dans la salle, se retrouve face à un film dont il ignore l’histoire et dont il ne connaît ni les acteurs, ni le réalisateur. Pourtant, la projection débouche parfois sur une véritable découverte ouvrant de multiples perspectives. L’adolescent n’attendait rien du film et soudain " boy meets girl " comme dirait Hitchcock, c’est-à-dire un " gars rencontre une fille " et c’est toute l’histoire du cinéma qui s’offre à lui. Au dîner du soir, il intéressera probablement plus son père et sa mère lorsqu’il racontera l’histoire de ce film que personne ne connaît plutôt que celle du troisième épisode de n’importe quel film américain en série.
Aujourd’hui, cette capacité du cinéma à susciter des rencontres est plus qu’essentielle et il faut tout mettre en œuvre pour favoriser l’accès aux oeuvres.
Transcription de l’intervention par Jean-Marc Génuite
Août 2009
Extrait de la conférence-débat
"Pratiques culturelles et nouvelles technologies"
REJI (28 novembre 2008, Paris)
• Europa Cinémas
54, rue Beaubourg
75003 Paris
Tél : +33 (0)1 42 71 53 70
Fax : +33 (0)1 42 71 47 55
info@europa-cinemas.org
>> Visiter le site







