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Voyage aux confins de l’identité Entretien avec Alain Della Negra par Jean-Marc Génuite

Artistes issus de l’école d’art du Fresnoy, Alain Della Negra et Kaori Kinoshita sont engagés depuis plusieurs années dans une exploration attentive des univers virtuels qui les a conduits vers Second Life et l’aventure documentaire de The Cat the Reverend and the Slave (2010). Poursuivant un projet plutôt insolite, ce couple de cinéastes a enquêté dans Second Life en adoptant une démarche d’observation qui relève tout autant de l’ethnographie « participative » que de la traversée au long cours d’une contrée à découvrir. Leur film révèle tout un théâtre des rapports humains qui se trame entre vie réelle et projection virtuelle de soi et entremêle dramaturgie de l’intime et expérience communautaire.

Jean-Marc Génuite : Qu’est-ce qui se trouve à l’origine de votre intérêt documentaire pour les mondes virtuels et plus
particulièrement pour Second Life ?

Alain Della Negra : Avec Kaori Kinoshita, interpellés par le phénomène d’anticipation sociale que les mondes virtuels représentent, nous désirions explorer ces manifestations d’une certaine virtualisation de nos vies. C’est à partir de Neighborhood, documentaire réalisé en 2006 et consacré au jeu Les Sims, que nous avons abordé les mondes virtuels. À l’époque, cette réalisation manifestait aussi nos interrogations sur le geste documentaire. Nous avions ainsi décidé de monter les récits de joueurs racontant à la première personne du singulier les aventures de leur avatar en prenant bien soin de ne jamais révéler qu’ils témoignaient de leur expérience au sein d’un jeu. En supprimant ainsi de l’espace narratif un élément contextuel majeur, c’était toute la compréhension du sujet qui basculait et se trouvait détournée. Ce qui nous plaisait avec Les Sims, c’est qu’il s’agissait d’un jeu de simulation de vie qui ressemblait à la réalité, au contraire d’univers virtuels comme World of Warcraft tournés vers les imaginaires fantastiques. Par ailleurs, afin que les divers témoignages recueillis ne restent pas trop isolés les uns des autres et que les différentes narrations subjectives exposées puissent se croiser, nous avons abordé la version en réseau du jeu, même si son monde était déjà en train de s’« écrouler ». Second Life venant de naître, beaucoup de joueurs migraient des Sims Online vers ce nouveau territoire numérique dont ils sont rapidement devenus des développeurs et dont le créateur (Philip Rosedale) était une sorte d’utopiste des temps modernes animé par l’esprit Open Source. D’une certaine manière, nous avons suivi le mouvement de migration.

Jean-Marc Génuite : La rencontre avec les protagonistes de The cat, the reverend and the slave a-t-elle d’abord eu lieu dans l’univers de Second Life par l’intermédiaire de leur avatar ?

Alain Della Negra : Effectivement, pour rencontrer nos personnages, il a fallu devenir résident de ce monde émergent et faire l’effort de s’y implanter pendant toute une année. En flânant dans ce monde virtuel, nous avons compris que pour faire partie de la communauté, il fallait s’installer, s’investir, construire sa maison, on a même fini par se marier dans Second Life. Nous avions donc notre petite vie virtuelle au sein d’un quartier. Outre nos avatars « publics » à travers lesquels nous tentions de construire des relations de voisinage, nous possédions des avatars « cachés » pour tenter d’accéder à certaines communautés extrêmement fermées. Dans notre quartier virtuel, nous avons sympathisé avec un couple d’ avatars animés par les « joueurs » que nous présentons dès les premières séquences de notre documentaire. Par l’intermédiaire de leur avatar, ce couple dans la « vraie vie » nous a assez rapidement raconté son intrigante histoire où s’entremêlaient vie réelle et expériences virtuelles. Il s’agissait de l’histoire d’un homme dont l’ex-femme était devenue l’ « esclave » d’un maître goréen au sein de l’univers virtuel, avant d’être totalement prise dans la trame du jeu de rôle, de retrouver son « maître » In Real Life (dans la vraie vie) et d’abandonner définitivement le foyer familial et son ancienne vie. C’est en tentant de retrouver sa femme au sein même de Second Life que notre voisin avait rencontré Stéphanie avec laquelle il a ensuite décidé de s’installer dans la « vraie vie ». Le compagnon de Stéphanie appartenant à un club de furries, c’est grâce à ce couple que nous avons pu commencer à aborder ces deux communautés difficilement accessibles que représentent les furries et les goréens et que nous avons compris que les résidents de Second Life se regroupent par centres d’intérêt, par affinités. C’est ainsi qu’a débuté notre aventure documentaire.

Jean-Marc Génuite : Quelles sont les caractéristiques essentielles de la communauté des furries ?

Alain Della Negra : Dans Second Life, les furries sont des avatars aux allures d’animaux anthropomorphes qui peuvent ressembler à des personnages de Walt Disney, mais restent avant tout le fruit de l’imaginaire de leur « créateur ». Ils forment une communauté que nous avons longtemps évitée car nous avions du mal à la prendre au sérieux. Aux USA, cette communauté existe aussi dans la vie réelle où, vêtus de leur costume, les furries se retrouvent dans des fêtes privées ou lors de conventions annuelles. Dans la plupart des grandes villes américaines, se déroulent également des furmeet qui sont des « manifestations » éphémères où les furries aiment se retrouver. Cette communauté formée d’hommes et de femmes qui s’identifient à un animal et se « sentent » en affinité avec lui, nous est alors apparue comme plus complexe qu’on ne l’avait imaginée. Évidemment, on trouve parmi les furries des personnes qui n’ont pas « décroché » d’un rapport passionné à l’imaginaire de Walt Disney. Pourtant, à travers sa dimension totémique, ses rituels et la volonté de ses membres de puiser de la force dans un animal, la communauté des furries présente des signes identitaires qui ne sont pas sans évoquer ceux de la culture amérindienne.

Jean-Marc Génuite : Les espaces communautaires comme ceux des furries m’évoquent les aphorismes d’ Oscar Wilde autour de « la vérité des masques ». À travers les plus improbables aventures identitaires, de tels territoires révèlent des aspects essentiels de l’identité individuelle et de la condition d’homme.

Alain Della Negra : Votre commentaire me rappelle une rencontre insolite avec une sorte de pape furry à l’origine de la première convention de la communauté en Californie et qui nous déclarait : « être furry ce n’est pas s’enfiler un masque sur la tête, mais c’est ce qui reste lorsqu’on enlève son masque humain ». Cette réflexion, vous pouvez la retrouver dans le documentaire intégralement consacré aux furries (La Tanière) et que nous avons réalisé en profitant de la chance qui nous était offerte de pouvoir les filmer. Sans Second Life, nous n’aurions jamais pu rencontrer des membres de la communauté furry dans la vie réelle, tant il reste extrêmement difficile de les approcher et de les filmer. Ils sont devenus méfiants à cause de l’image réductrice donnée d’eux au sein des médias où ils sont essentiellement présentés comme des pervers fétichistes, certains d’entre eux faisant l’amour en gardant leur costume.

Jean-Marc Génuite : Comment avez-vous rencontré le fascinant personnage de Kris ? De quelle manière êtes-vous parvenus à filmer ce « maître goréen » ?

Alain Della Negra : Kris est un personnage complexe. Il appartient à une communauté très fermée dont l’imaginaire s’inspire des Chroniques de Gor rédigées par le romancier et universitaire John Norman. À travers une « saga » composée de nombreux ouvrages cet auteur a proposé un monde « machiste » au sein duquel les hommes et les femmes sont mus par des relations de maître à esclave. Dans Second Life, les goréens ont recréé un monde relationnel s’accordant aux règles des pratiques culturelles de type SM. Dans la grande majorité des cas, ces pratiques restent circonscrites au cadre définit par le jeu de rôle, les joueurs reprenant par la suite le cours de leur vie quotidienne, mais il se trouve que la relation de maître à esclave peut parfois déborder sur la « vraie vie ».

Jean-Marc Génuite : Vous avez rencontré des personnes débordées par leur propre simulacre ?

Alain Della Negra : C’est le cas de Kris, ce « maître goréen » dans Second Life dont l’avatar féminin très évolué et doté d’une présence étonnante nous a rapidement présenté ses esclaves. Lorsque Kris nous a donné rendez-vous en IRL (la vie réelle), nous avons découvert que sous son personnage virtuel s’exprimait un homme qui se sentait femme et se donnait complètement à la vie qu’il s’était inventé à travers Second Life. Pourtant, malgré la surprise suscitée par une telle révélation, nous éprouvions la troublante sensation de « connaître » cet homme qui se livrait devant notre caméra à un véritable rituel de travestissement par lequel il se métamorphosait en femme avant d’aller à la rencontre de ses esclaves dans Second Life. Nous sentions bien que pour lui ce rituel agissait comme une véritable soupape émotionnelle. Kris ne confondait pas pour autant la réalité et la virtualité, mais les personnages d’esclaves qu’il côtoyait dans Second Life formaient une famille d’élection dont les membres restaient toujours présents pour lui. Alors que dans la vie réelle, Kris avait vécu avec un maître dans une sorte de relation SM qui s’était mal terminée en le laissant sans le sou, ce sont par exemple ses esclaves dans Second Life qui, dans un étonnant geste de solidarité, lui avaient fait parvenir de l’argent pour lui permettre de déménager et de s’en sortir.

Entretien réalisé par Jean-Marc GÉNUITE.