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Une séance pour changer de regard Par David Matarasso

Montrer des films d’auteur, susciter des échanges entre le public et les professionnels du cinéma, enclencher un rapport nouveau à l’oeuvre : autant d’enjeux qui se croisent au sein de la séance spéciale.
À séance spéciale, mobilisation spéciale : intervenants et animateurs expliquent comment cette soirée-événement se travaille en amont.

Comprendre le regard de l’auteur

“En séances spéciales, nous avons la possibilité de voir le film sous un autre angle, d’avoir le regard de l’auteur” explique Céline Fiquet, jeune spectatrice de Fécamp. “Celui-ci nous raconte les problèmes qu’il a rencontrés et nous pouvons lui donner notre point de vue, lui demander des explications sur les choses que l’on n’a pas comprises, ou pas aimées. J’ai assisté à une séance spéciale pour la première fois il y a un an et demi” continue-t-elle. “Il s’agissait du film Un dérangement considérable , de Bernard Stora. Je ne connaissais pas le principe de la séance, je ne savais pas que l’on pouvait discuter avec le réalisateur. Quand j’ai vu qu’il était présent, j’en ai profité pour lui poser des questions. Je n’avais pas encore beaucoup d’expérience en matière de cinéma. Je l’ai quand même interrogé sur le choix du sujet, les méthodes de réalisation, ou encore pour savoir si les comédiens jouaient vraiment au football... Je crois que même pour ceux qui s’intéressent peu au cinéma, c’est bénéfique de pouvoir parler après un film. D’autant qu’il n’y a pas de gêne, pas de barrières, le public est très mêlé : des jeunes, des parents, des élus...”.

Depuis, Céline est devenue une habituée de ces séances, où la rencontre joue un rôle aussi déterminant que le film. “Le fait de savoir que le réalisateur est présent incite à regarder le film avec attention” note-t-elle. “Cela m’a incitée aussi à voir des films que je n’aurais sans doute pas vus en temps normal”. On lui demande alors si le cinéaste est la personnalité qu’elle préfère rencontrer : “Oui” répond-t-elle. “Pour moi, il est le mieux placé pour parler du film. Et je pense que c’est intéressant pour lui d’avoir l’opinion des spectateurs”.

Ce que confirme Chad Chenouga : “Je me souviens d’une séance à l’Université de Rennes, en 2002, où je présentais mon premier long métrage, 17, rue Bleue. L’ambiance était chaleureuse et le débat a été assez long. Mais ce n’est pas toujours facile” tempère-t-il. “Lorsque l’on va présenter son film, on ne sait jamais ce qui va se passer. Et puis, en dehors des séances de présentation pour “un été au ciné” (N.B. : aujourd’hui, "Passeurs d’images") j’ai dû faire facilement 80 présentations de mon film. Souvent, les questions se répètent. Mais, comme les personnages de mon film sont des adolescents, le jeune public réagit de façon assez intéressante aux projections”.

Libérer la parole

Les séances spéciales permettent parfois de nouer des débats d’un type particulier comme ce fut le cas à Annonay, ville riche d’une communauté cambodgienne de 700 personnes. Chy Yan Wong, intervenant réalisateur pour “un été au ciné”, a participé en tant que meneur de débats à plusieurs séances spéciales autour des films du réalisateur cambodgien Rithy Panh, Site II et La terre des âmes errantes . Il explique : “Ces séances spéciales n’ont pas seulement touché les jeunes mais l’ensemble de la communauté de la ville. Elles ont permis à ceux qui sont arrivés, il y a vingt ans, de s’exprimer. Ils sont maintenant “installés” et ont une grande envie de parler. Elles ont aussi libéré la parole chez certains jeunes cambodgiens des cités, qui ont rompu le lien avec les plus anciens qui voudraient leur apprendre les traditions. Lors des séances, il y eut beaucoup d’interpellations entre ces générations. Je crois qu’ils ont aussi besoin de le faire en public, en dehors du repaire familial. Tout cela n’a pas empêché d’aborder des questions de cinéma, puisque le réalisateur Rithy Panh était là ; il a pu expliquer son engagement vis-à-vis du Cambodge, de la mémoire et du cinéma de son pays”.

Impliquer les jeunes

Les jeunes sont le premier public visé par les séances spéciales, et leur mobilisation s’appuie en partie sur les modes de communication traditionnels - voie de presse, tracts, etc. Mais cette méthode est loin d’être la seule utilisée par les animateurs.

“Nous passons par là” confirme Christelle Lefol, animatrice secteur Jeunesse à la MJC de Fécamp (Haute-Normandie), “mais nous utilisons aussi le biais des ateliers pour sensibiliser à l’ensemble du dispositif, et notamment aux séances spéciales. D’ailleurs, lors des ateliers, nous essayons déjà d’habituer les jeunes à rencontrer des gens, nous les mettons en contact avec des professionnels. En dehors de l’été, nous faisons aussi des ateliers de sensibilisation autour de l’éducation à l’image. Enfin, le bouche à oreille entre jeunes fonctionne bien aussi”.

À Pont-Audemer (Haute-Normandie), le responsable Jeunesse de la ville, Boujemaa Haki, a décidé de communiquer cette année sur les séances spéciales par le biais d’un questionnaire. “Un questionnaire de présélection” précise-t-il, “que nous allons distribuer au public lors de la séance en plein air. Il informe de la date et du principe de la séance spéciale, et comporte une liste d’une dizaine de films du catalogue “un été au ciné/cinéville”. Le public pourra cocher trois titres, parmi lesquels sera élu celui de la séance spéciale. C’est la première fois que nous utilisons ce système”.

Pour lui, certains débats ont le don d’attirer les spectateurs. “L’an dernier, pour Le voyage de Chihiro, nous avons eu droit à une intervention assez technique. Les gens ont apprécié. De nombreux jeunes sont intéressés par les questions de technique, de tournage, j’aimerais renouveler une séance avec une intervention allant dans ce sens. La séance spéciale doit prolonger les autres activités, les ateliers vidéo notamment”.

Préparer la séance

En Nord-Pas-de-Calais, depuis 1999, ce sont des jeunes eux-mêmes qui organisent des séances spéciales. Issus de la mission locale de Bruay-la-Buissière, ils travaillent avec les coordinateurs régionaux d’“un été au ciné/cinéville”. Après avoir choisi un film au sein de la liste nationale, en fonction du synopsis puis d’un visionnage, ils disposent de 4 ou 5 demi-journées pour préparer la séance.

“Nous avons des discussions sur les films” explique Florence Ferrandi, coordinatrice, “et à partir de leurs réflexions, ils élaborent des questions. Ils conçoivent aussi un tract, parfois une conférence de presse. Le jour de la séance, ils organisent le débat, accueillent le public et le réalisateur. Bref, ils sont acteurs du début à la fin”.

Yannick Backe, conseiller d’insertion à la mission locale de l’Artois, souligne la difficulté de l’exercice : “ L’expression n’est pas le point fort de ces jeunes. Leur demander de travailler sur un film africain diffusé en V.O, d’animer la séance, de préparer la communication en allant sensibiliser des gens dans la rue, cela n’a rien d’évident. Mais cela permet de travailler beaucoup de choses qui leur seront utiles par la suite”.

Ce travail sur les séances spéciales s’inscrit au sein d’une action de la mission locale baptisée “Insertion des jeunes par le sport”, qui propose des activités sportives mais aussi culturelles.

Sans perdre de vue l’optique d’insertion dans laquelle elles s’effectuent, Yannick Backe remarque que “certaines séances ont été très réussies, au niveau de la fréquentation du public comme de la mobilisation des partenaires. Sur Kini & Adams , de Idrissa Ouedraogo, il y avait eu 140 personnes. Pour un film burkinabais en V.O sous-titrée, c’est exceptionnel. Sans parler du fait de rencontrer des gens comme Idrissa Ouedraogo”.
Moment clé de la séance spéciale, la rencontre avec le professionnel exige un surcroît de préparation pour les jeunes qui endossent le statut d’animateur de débat.

“On s’arrange toujours pour que les jeunes puissent rencontrer le réalisateur un peu avant la séance, pour qu’ils puissent briser la glace” précise Florence Ferrandi. “Car lorsque le jour J arrive, qu’ils découvrent le public dans la salle - un public d’adultes -, cela devient plus compliqué, plus stressant”.

“C’est aussi pour cela qu’il est fondamental d’organiser ce type de séances avec un membre de l’équipe du film” continue-t-elle : “le réalisateur, le scénariste, un comédien. Si c’est un critique ou une personne “extérieure”, ça ne fonctionne pas : le discours ne répond pas aux questionnements de ces jeunes qui veulent parler de ce qui les a touchés, émus ; seule une personne qui a travaillé sur le film est à même de leur répondre”.
Ici encore, le bouche à oreille a son importance. Sur une dizaine de jeunes participant chaque année, cinq continuent l’année suivante, le groupe étant complété par cinq nouvelles personnes. “Une sorte de mémoire qui se constitue” conclut Yannick Backe, “on ne repart jamais de zéro”.

Des "Journées spéciales"

Nachicketas Wignesan, critique et intervenant, affirme aussi la nécessité de préparer avec soin les séances spéciales. Il regrette souvent le manque de contact préalable avec l’animateur, manque qui s’avère d’autant plus dommageable dans un cas particulier : celui des “Journées spéciales”.

“Les Journées spéciales se déroulent de 10h du matin à 18h et sont bâties autour d’un sujet ou plutôt d’un auteur. On voit un film en vidéo le matin ; on l’analyse, on en discute ; l’après-midi est consacré au visionnage d’extraits de films du même auteur ; la soirée, à une projection en salle du dernier film en date du réalisateur”.

Une formule qui, selon lui, présente de nombreux intérêts. “On recherche des thématiques, des obsessions, on voit comment une même scène se retrouve d’un film à l’autre et évolue. Cela permet de toucher au cœur de la mise en scène, de transmettre l’idée qu’un film peut se voir plusieurs fois car c’est une oeuvre d’art et que tout y est pensé”. Il se souvient “avec délice” d’une journée consacrée à Jim Jarmusch dans “une cité dite “difficile” : les jeunes étaient tellement fascinés par les films en noir et blanc, qu’ils n’avaient jamais l’occasion de voir, qu’ils me disaient que Down by Law deviendrait leur film de chevet.

Une autre fois, nous avons parlé pendant quatre heures d’un film d’une heure et demi. L’essentiel est d’arriver à ce que l’on puisse parler d’un film en argumentant, en dépassant la question du goût personnel”. “Et parfois” conclut-il, “il y a des moments de vraies révélations : des jeunes viennent me dire que leur vision des films ne sera plus jamais la même”.

David Matarasso
Article extrait de Projections n°27/28 • Mars - Juin 2008