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La lettre en cours | Archives


Dispositif d’éducation à l’image hors temps scolaire, en direction des publics ayant des difficultés d’accès aux pratiques cinématographiques. Un regroupement de coordinations locales (près de 400), régionales (27) et nationale (1), de partenaires nationaux et régionaux, de collectivités territoriales, de professionnels du cinéma et de l’audiovisuel, d’associations...

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Une sage-femme qui accoucherait de la parole

par Hervé Leroy

Un atelier “un été au ciné/cinéville” (N.B. : dispositif intitulé aujourd’hui "Passeurs d’images") à Lille : une expérience exemplaire, deux superbes films...

“On ne voulait pas faire du fictif... On en voit tous les jours à la télévision”, signé Moktal. En direct, sur la scène du cinéma L’Univers à Lille, la parole circule. L’image crée du sens, fait débat. Elle est là, incarnée par les participants lillois de l’atelier “un été au ciné/cinéville” (N.B. : dispositif intitulé aujourd’hui "Passeurs d’images") de juillet dernier. On est loin du fictif... Ingrid annonce à la salle toute entière qu’elle va bientôt se marier ! “Dans le film, j’avais préparé ce que j’allais dire, et puis, finalement, devant la caméra, cela ne s’est pas du tout passé comme prévu. J’ai lâché des choses que je n’aurais jamais dites autrement”. Confidence pour confidence, Ingrid a des convictions religieuses. Alors, sa soeur “homo”, elle ne supportait pas trop... Jusqu’à cette rencontre avec Alexandre. Devant la caméra, Alex lâche dans un souffle : “Je suis homo et handicapé mental”.

“Ce fut dur de dire...” confie-t-il, maintenant, au micro. “J’ai aimé l’atelier car il y a eu du respect” renchérit Ingrid. Pour Grégory, l’émotion est trop forte : les mots ont du mal à sortir mais le corps tout entier parle pour lui. “Depuis, je suis plus tolérant. Avant, je n’aurais jamais pu parler avec Alexandre” souligne Haroun. “Ce qu’on a vécu ensemble m’a ouvert les yeux. On a passé un bon moment et puis voilà...” conclut Salim.

La salle est sous le choc. Mais pourquoi faire un film de plus sur la différence ? demande une spectatrice. Sans doute, parce qu’il n’y avait pas d’autre choix possible. Le pari était un peu fou, à la mesure de l’enthousiasme communicatif de Nicolas Huguenin, coordinateur régional de “un été au ciné/cinéville”, et de l’engagement des partenaires. Comment, en effet, bâtir un film et un projet collectif avec des participants issus de quatre structures aussi différentes que la MAJT de Lille-Moulins, le Foyer Bouvines de Fives, un centre de Papillons Blancs et le Foyer Nazareth ? Black, Blanc, Yougo, Beur, Handicapé, Jeune Travailleur, Homo, Hétéro, Fille, Garçons... “J’ai beau avoir roulé ma bosse un peu partout, jusqu’au fin fond de l’Afrique, je flippais vraiment avant d’entamer l’atelier. Comme si j’étais envoyé au front... avoue l’intervenant, le cinéaste bruxellois Philippe de Pierpont. Et puis, très vite, j’ai pu mesurer le travail exemplaire qui avait été réalisé en amont. Le groupe a fonctionné tout de suite. Le thème de l’autre s’est imposé. Il a été choisi par tous les participants comme une évidence : la différence, c’était bien le seul point commun qui nous réunissait. C’est à ce moment que je suis intervenu en disant : OK, mais avant de demander aux autres de s’exprimer et de sortir dans la rue, chacun va parler de lui-même”.

À la sortie, le résultat est là : deux films superbes, Fo 2 Two pour faire un monde et Jaco le mécano, qui sont un coup à l’estomac. Faut de tout... Autant la beauté du premier film est évidente, criante d’humanité, autant le “Jaco...” jette le trouble. Il s’agit d’un long plan séquence sur une espèce de facteur Cheval se plaisant à collectionner les clichés les plus éculés et les pires fantasmes qui traînent dans la société. À côté, les brèves de comptoir, c’est rien ! Et pourtant, de la sympathie circule entre les participants et ce drôle de mécano. “On s’est posé la question, explique Philippe de Pierpont... Peut-on tout montrer ? En fait, on a répondu lorsqu’on s’est rendu compte que le film faisait seulement débat à partir du moment où l’interviewé commençait à se moquer du handicap. Cela pose les limites de notre propre regard. Et c’est Grégory lui-même qui a donné son accord. Il est toujours resté d’une grande dignité”.

Manifestement, Philippe de Pierpont n’est pas sorti indemne de l’aventure. “L’intervenant sort toujours plus riche d’un atelier, mais là, ce fut du bonheur intégral. Un peu comme une sage-femme qui accoucherait de la parole. Le résultat, je crois, est à la hauteur de l’engagement et de l’authenticité des participants”. À quoi sert le cinéma ? À élargir le monde, à bouleverser le regard. À la sortie, dernier fanal de la rue, l’enseigne de la salle - L’Univers - colle comme un hasard objectif à l’émotion du présent. “Tout homme est tout autre et moi comme tous les autres...” a écrit Jean Genet. Ouais, d’un coup, on se sent frères. Humain tout simplement. Les textes hip hop de Salim dans Fo 2 Two pour faire un monde... trottent encore dans la tête : “Limsa se pose tranquille comme ça / pour un nouveau combat / celui de combattre le cismera...”

“Moi, je ne me suis jamais senti différent. À six mois, j’ai eu un accident. C’est tout. Ce sont les autres qui m’ont dit différent. Alors, j’ai eu peur des regards. Maintenant, je me sens bien dans ma peau” dit une dernière fois David. “Je suis content. On s’est vraiment bien débrouillé” enchaîne Grégory, corps détendu. Le lendemain, au hasard d’un supermarché de Lille, Alexandre - “ce fut dur de dire...” - reconnaît l’homme qui la veille prenait des notes sur un cahier. Il se précipite...
“Alors, il était bien... MON film ?”

Hervé Leroy
Article extrait de Projections n°27/28 • Mars - Juin 2008
Repris de Cinéville n°8 • Février 2002



L’atelier “un été au ciné/cinéville” a été soutenu à Lille par la Mission Locale. La présentation des film réalisés eut lieu le mardi 22 janvier 2002 au cinéma L’Univers. Auparavant, “Fo 2 Two pour faire un monde” et “Jaco le mécano” avaient été projetés au Havre lors du colloque national CNC “éducation et image” et à Thionville, lors du “Video du Réel”. Prochain rendez-vous : le 13 février à Halluin avec les rencontres régionales Nord-Pas-de-Calais “un été au ciné/cinéville”.
Merci à Moktal Terki, Salim Klibi, Grégory Leroy, Alexandre Grujic, Ingrid Bendre, Haroun Sow, David Pruvost et tous les autres...




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