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Résidence, artistes et autres concepts

Depuis de nombreuses années, nous assistons à un développement des sigles et autres labels permettant de classifier, de nommer ou de clarifier le rôle des structures culturelles, leurs actions et les personnes impliquées. C’est le cas du vocable “résidence”. Mais, indique-t-il un processus de création ou de financement ? Si l’on y rajoute le terme “artistique”, devient-il un label, un sigle ou une simple référence ? Et lorsque l’on y accole le troisième terme, intermittence”, la lecture devient incertaine et de plus en plus conceptuelle : artiste intermittent en résidence !!!??? : Quelles réalités ?

Les images des résidences

Qu’est-ce qu’une résidence ? Le dictionnaire indique qu’une résidence est un lieu où l’on habite. Il donne aussi la notion de groupe d’habitations d’un certain luxe. Ne parle-t-on pas de quartiers résidentiels ? On pourrait aussi se référer aux résidences d’hiver ou d’été des rois qui changeaient de lieu en fonction des saisons, ce qui nous ramène à l’idée de vacances si l’on pense aux résidences contemporaines de nos chefs d’État.

Le terme même donne une indication temporelle, qui laisserait croire que l’on peut y rester un temps assez long. Largement utilisé de nos jours, le terme “Résidences pour personnes âgées” donne aussi cette impression temporelle, mais elle rajoute l‘idée de lieu où les personnes sont encadrées, accompagnées, et où il est aussi bien tard pour provoquer la société. Une fois que tout cela a été dit, rien n’a été dit ou défini en termes d’activités.

Toutes ces définitions laissent quand même à penser que les résidences sont plus proches des classes sociales élevées, si ce n’est des gouvernants que du monde ouvrier ! Est-ce une bonne chose d’assimiler la réalité du travail des artistes à la notion de résidence ?

Petite histoire

D’une certaine manière, Molière était en résidence chez Monsieur le frère du Roi ou à Versailles. Il était logé et nourri, payé pour ses activités et ses spectacles. Il avait le temps et les locaux pour écrire et créer, faire l’animation et les délices des aristocrates ! Le type même de l’artiste dont on va accepter les écarts de langage ou de pensée et à qui l’on va donner, en échange, protections et moyens ! Le terme de résidence a toujours existé, dans les milieux culturels contemporains comme dans l’histoire, si l’on prend pour exemple, la musique, les arts plastiques ou la littérature (cf. : La Villa Médicis à Rome).

Le Ministère de la culture a développé à partir de 1981 la notion de résidences d’écriture (et de bourse avec le CNL) qui vont se réaliser dans les Centres de Rencontres, puis dans les bibliothèques. C’est la danse contemporaine qui va amener les premières définitions institutionnelles. Pour des raisons historiques, elle ne bénéficie pas de la même structuration en salles et lieux de diffusion que le théâtre. Les compagnies chorégraphiques vont donc se retrouver en Résidence dans les lieux de création et de diffusion (dont les scènes nationales).

Ce n’est que dans les années quatre-vingt que sont développées les résidences pour les artistes du spectacle vivant. Les résidences d’écritures se sont étendues aux scénarii, et actuellement la résidence d’artistes semble être la panacée, dans tous les domaines. On peut penser que cette notion coïncide avec le développement de l’intermittence. Les artistes ne sont plus obligatoirement salariés permanents des structures. Ils sont nombreux et les financements sont en baisse. Chacun essaye de trouver les moyens de s’implanter pour se rapprocher des collectivités territoriales (de leurs locaux et de leurs financements). Pour beaucoup d’artistes, c’est l’assurance d’une certaine stabilité et surtout, pour certains, la possibilité d’engager une véritable relation avec les populations qui aboutira à des créations, avec ou au milieu de ce “public”.

Il est ainsi est devenu nécessaire avec le temps de nommer la présence d’un artiste dans une ville ou dans une structure, qui y reste pour un temps précis, et qui fait non seulement un travail personnel de création, mais aussi toute une batterie d’actions : éducation, animation, formation, événement, sensibilisation, etc. un autre nom pour l’action culturelle en quelque sorte !

Et pour les images ?

Les exemples de résidences sont encore aujourd’hui très limités dans le domaine des images. On peut en trouver dans les Espaces culturels multimédias (ECM). Des réalisateurs travaillant sur une ville (Anne Philipe à Saint-Denis) ou des compagnies comme Komplex Kapharnaum proposent des actions passionnantes où se mélangent arts de la rue et vidéo autour de la mémoire des villes et des habitants (ex. à Villeurbanne).

Contrairement aux arts plastiques, au spectacle vivant ou à l’écriture, le cinéma ou l’audiovisuel ne bénéficient pas encore d’assez de lieux permettant ces résidences (types ateliers d’artistes, salles de spectacles ou bibliothèques).

Depuis 1998, le Centre des écritures cinématographiques (CECI) du Centre de rencontre du Moulin d’Andé (dans l’Eure) est devenu un lieu permanent de réflexion sur les écritures de cinéma (résidence, concours, formations, etc.). C’est encore aujourd’hui un des seuls centres de rencontres qui s’intéresse aux images avec l’Abbaye royale de Fontevraud (Maine et Loire) qui travaille plus particulièrement sur le multimédia et les images du Patrimoine.

Nouvelles définitions

En janvier 2006*, le Ministre de la culture signe une circulaire qui va permettre aux Préfets, comme aux Directions régionales des affaires culturelles, de pouvoir répondre à la question que nombre de partenaires se posent : qu’est-ce qu’une résidence d’artistes ?

Ce premier texte sur le sujet a le mérite de poser d’emblée la question des différences de situation : “la grande diversité des formes adoptées par ces actions soulève, dans certains cas, des difficultés pour cerner clairement les enjeux attachés à ces initiatives, définir les conditions de leur mise en oeuvre et mesurer l’impact des moyens (…)” qui y sont consacrés.

Cette circulaire concerne trois domaines : les arts plastiques, le livre et le spectacle vivant. Tout au long du texte, il est précisé “qu’il convient de prendre en compte également les projets à caractère pluri ou transdisciplinaire”. On peut donc penser que ces règles s’appliqueront, avec le temps, à tous les domaines artistiques.

Trois types de résidences y sont explicités :

  • la résidence de création ou d’expérimentation (mise à disposition de moyens, création ou présentation de maquettes, actions d’accompagnement auprès des publics dans la structure d’accueil) ;
  • la résidence de diffusion territoriale (inscrite dans une stratégie de développement local, conçue par les artistes avec une diffusion large et diversifiée de la production et des actions de sensibilisation) ;
  • la résidence association (présence de longue durée dans un établissement culturel avec triple mission : création, diffusion et sensibilisation).

Au-delà des caractéristiques de chaque résidence, plusieurs éléments sont à prendre en compte. Il est bien précisé qu’il s’agit de “favoriser la présence durable d’artistes au sein des établissements culturels”… “pour une durée qui dépasse celle de la présentation d’oeuvres ou de spectacles”. Ces résidences obligent à la contractualisation et, éléments essentiels, sont définies les notions de mise à disposition de lieux de travail (et même d’hébergement) et les notions de partenariats. Ainsi, les actions en direction du public ne doivent pas “reposer sur les seuls artistes en résidence”. La coordination des actions de sensibilisation incombe clairement à la structure d’accueil.

Les modalités de financement, les caractéristiques des projets à soutenir et le choix des artistes y sont définis. Néanmoins, il est bien difficile de résumer cette circulaire qui laisse la porte ouverte à tous les types de situation. Il ne s’agit pas d’une loi, mais d’une “directive” donnée aux services de l’État. Les collectivités territoriales pourraient envisager d’autres recettes ou d’autres obligations.

Avantages et inconvénients

La notion de résidence se révèle très commode car elle est d’un flou artistique très efficace. Elle est plus vague que certains termes utilisés, comme “implantation” qui apporte une notion de long terme et d’ancrage local difficile à déplacer. Chacun peut faire en fonction de ses désirs ou de ses réalités.

La résidence est davantage assimilée à la notion de liberté, par la définition d’un cahier des charges négocié avec une clarification du rôle de chacun, même si ce cahier des charges impose des activités précises et des règles déterminées. C’est un outil de travail fixe pour des artistes qui sont souvent itinérants et elles offrent une permanence artistique dans des villes ou des structures qui en sont souvent dépourvues. Les artistes sont ainsi valorisés et peuvent se revendiquer d’un territoire.

La résidence confère aux artistes une véritable fonction sociale avec cette potentialité d’engager toute une série d’actions (création, diffusion, formation, animation, sensibilisation, éducation et interventions artistiques, relations publiques, soutien à la pratique amateur, etc.).

Les élus (et les villes) peuvent bénéficier de cette valorisation montrant ainsi leur ouverture d’esprit, leur soutien aux créateurs ou à la nouveauté. Les effets pervers seraient la récupération médiatique des artistes ou un désintéressement de la collectivité qui leur a confié son action culturelle et les laissent se dérouiller seuls.

La plus grande attention doit être apporté à la rédaction du cahier des charges. Mal construit, ressemblant à un fourre-tout incohérent, trop précis ou pas assez, il y a des risques qu’il soit impossible à appliquer, par volonté d’élus trop directifs ou trop gourmands, ou par peur des artistes de dire non, Et que faire en “sortie de résidence” ? Quitter le lieu, pour aller où ? Dans une autre résidence ? Ne plus avoir de lieux de travail devient tout à coup un handicap insurmontable si les artistes n’ont pas les épaules financières ou relationnelles suffisantes.

L’argent des résidences

Pour compléter ce propos, il faut se pencher sur la question des moyens mis en oeuvre pour assumer ces résidences. Dans la logique du sens du mot, les artistes devraient être rémunérés comme salariés tout le temps de leur présence en Résidence, et c’est un point sur lequel insiste la circulaire.

Pour les écrivains ou les plasticiens, il est pourtant possible de proposer autre chose, en les payant en droits d’auteurs ou en acquérant une oeuvre, en leur attribuant une bourse (considérée par l’administration fiscale comme des bénéfices non commerciaux), ou en les payant en “revenu accessoire au droit d’auteur” (pour les auteurs prestataires de l’Agessa). Dans plusieurs de ces cas, quid des protections sociales pour les jeunes artistes ? Le système fonctionne néanmoins quand il s’agit d’artistes “individuels” car la structure d’accueil en sera directement responsable. Il sera peut-être plus difficile à appliquer quand un groupe artistique sera en résidence. Les négociations en amont de la construction du cahier des charges devront prendre en compte la réalité des salaires et des charges pour rémunérer les artistes pour les créations comme pour les répétitions.

Trouver les moyens pour rémunérer les artistes reste le défi majeur des années à venir pour que ces résidences ne fonctionnent pas à plusieurs vitesses. Ceux dont la notoriété permet de demander le nécessaire et même plus, et ceux pour qui prendre une résidence sera le seul moyen de garder la tête hors de l’eau.

Dans tous les cas, la formule de la résidence ne solutionnera pas la question des intermittents si, par manque de moyens, les artistes (et les techniciens) continuent à être pris en charge par l’Assurance chômage le temps de leur “résidence”.

Pour éviter cet écueil qui n’est bénéfique pour personne, la résidence doit être un choix, assumé par toutes les parties : la volonté affichée d’un véritable projet culturel pour les commanditaires, et le résultat d’une démarche artistique et culturelle volontaire pour les créateurs.

Fiche rédigée par François Campana

* Circulaire n°2006/001 du 13 janvier 2006 relative au soutien à des artistes et des équipes artistiques dans le cadre de résidences (B.O. de la culture n°153)