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Remake, films "à la manière de", films suédés : évolution d’une spécificité cinématographique

Un film, comme toute production artistique, ne se crée pas ex nihilo. Pour reprendre la célèbre formule de Malraux, « l’art se nourrit de l’art ». Partant de ce constat, de multiples questions surgissent : jusqu’à quel point un film peut-il s’inspirer d’un autre sans en être un plagiat ? Où se situe la limite entre un film « influencé » et une copie ? Quelle est la légitimité d’une copie, d’un remake ou encore d’une adaptation ? Sans parler des questions relatives aux droits d’auteur, l’influence autoréflexive du cinéma est souvent décriée et les remake considérés comme un sousgenre de la production cinématographique réservé aux publics de masse et en aucun cas au cinéphile averti. Cet article se propose alors de revenir sur la notion de copie au cinéma en évoquant différents types d’oeuvres : des remake aux films « suédés » en passant par les films « à la manière de » et le found footage.

: : Le cinéma : une copie ontologique

Le cinéma est par essence une trace, un certain témoignage d’une action passée qui a réellement existé. En effet, même s’il ne s’agit pas d’un documentaire, tout film est la captation, la copie sur pellicule (ou bande magnétique ou disque dur…) d’un événement qui s’est déroulé devant la caméra, même si celui-ci a été mis en scène. Le cinéma est donc ontologiquement une re-production, au même titre que la photographie. Selon Susan Sontag, « d’une façon irréfutable, les photographies montrent que des personnes se sont trouvées là ; à un moment précis de leur existence » [1]. Il en est de même pour le cinéma, même si l’évolution des images de synthèse pourra poser question lorsqu’on n’arrivera plus à distinguer le réel du virtuel.

Par ailleurs, le cinéma est « reproductible » au sens où l’entend Benjamin dans son ouvrage L’ oeuvre d’art à l’ ère de sa reproductibilité mécanique. Le support même des films permet en effet une reproduction, une copie de l’oeuvre créée. Mais il ne faut pas penser que cette possibilité date des débuts du cinéma. De la fonte des bronzes antiques à la lithographie, en passant par l’imprimerie, l’histoire de l’art est jalonnée par le développement de la reproduction et le cinéma ne déroge pas à cette règle. Cependant, cette reproductibilité du cinéma a mis en place aussi bien une évolution de la perception et de la réception des oeuvres d’art que l’apparition de nouveaux processus de création artistique. Les oeuvres cinématographiques sont copiables, ce qui entraîne irrémédiablement la suppression de l’unicité de l’oeuvre d’art et donc de la perception du spectateur vis-à-vis de celle-ci. Par ailleurs, cette possibilité de reproduction permet de nouveaux modes de création à partir du contenu cinématographique lui-même. La réutilisation d’images préexistantes est devenue un mode d’expression à part entière : le found footage que nous développerons ci-dessous en est un excellent exemple.

: : Les remake : pourquoi ? pour qui ?

Un remake (qui signifie « refaire » en anglais) peut se définir comme un film adapté d’un autre plus ancien. Celui-ci peut être plus ou moins fidèle à l’original selon le dessein du nouveau réalisateur, voire du producteur. Le remake se différencie de l’adaptation cinématographique du fait qu’il prend pour point de départ une oeuvre filmique. Ainsi, nous n’évoquerons pas ici les adaptations de livres, très nombreuses dans l’histoire du cinéma, mais plutôt l’influence autoréflexive du cinéma et donc comment un film peut constituer la source d’inspiration principale d’un réalisateur.

Ces dernières années ont vu se multiplier l’arrivée sur les écrans noirs de films aux titres ou aux synopsis familiers. En 2010, les spectateurs ont ainsi pu (re)découvrir Karate Kid, Le choc des titans, Freddy – les griffes de la nuit, Predators, Laisse-moi entrer (remake de Morse), Piranha 3D... Et les projets en préparation semblent démontrer que cette tendance ne va pas s’essouffler de sitôt : Robocop, Dune, Conan le barbare, Poltergeist, Total Recall etc.

Force est de constater que le remake n’est pas une nouveauté dans l’histoire du cinéma : Excursion dans la lune de Segundo de Chomon réalisé en 1908 serait considéré comme le premier remake (du fameux Voyage dans la lune de Méliès) et de nombreux cinéastes, tels Alfred Hitchcock, Howard Hawks ou, plus récemment, les frères Coen, s’y sont essayés. Cependant, même si le remake a toujours existé, sa multiplication dans les salles obscures est une tendance relativement récente. Comme le remarque le Los Angeles Times, « si l’on en croit le déluge de projets adaptés d’anciens (et pas si anciens) films et séries télévisées, l’industrie du cinéma et de la télévision semble obsédée par l’idée de revivre son passé » [2]. La première raison permettant d’expliquer cette recrudescence de remake, sequel, prequel et adaptations semblerait être économique. Pour preuve, il suffit de regarder le box-office cumulé de l’année 2009 [3] aux Etats-Unis : parmi les dix premiers, on retrouve ainsi Transformers 2, Harry Potter 6, Twilight 2, Start Trek, et L’âge de glace 3. Il semblerait donc que l’originalité du scénario ne paie plus à Hollywood. Quand les spectateurs se rendent au cinéma, la familiarité avec une histoire ou un personnage est désormais un élément déclencheur pour choisir sa séance. Par ailleurs, du côté des studios, il est plus simple et moins onéreux de racheter les droits d’un film préexistant ou de piocher dans son catalogue plutôt que de se lancer dans un projet original. Ainsi, les remake, les suites et autres versions dérivées de films sont en quelque sorte des « valeurs sûres » pour les producteurs.

Si certains remake sont des re-prises de films américains, un autre penchant est en pleine expansion aux États-Unis : l’adaptation de films étrangers passant par différentes transpositions culturelles. Les Visiteurs, Taxi ou encore récemment Le Dîner de cons ont connu une version américaine, avec un environnement familier des spectateurs. Nombre de films asiatiques ont également eu droit à leur remake à Hollywood durant la dernière décennie : Ring, The Grudge, Dark Water... Le public américain ne connaissant que très peu voire pas du tout les oeuvres originales, ces remake sont reçus paradoxalement comme des productions originales. Sans entrer dans le débat de savoir si ces réadaptations dénaturent les oeuvres originales, nous remarquerons que les remake ne sont plus l’apanage de réalisateurs peu connus. Ainsi, Michael Haneke a réalisé en 2007 le remake américain de son propre film Funny Games. Le remake devient même un véritable exercice de style pour les artistes. Le vidéaste Brice Dellsperger avec ses Body Double réalise des œuvres singulières dans lesquelles il double plan par plan des célèbres scènes de films où il incarne à lui tout seul tous les personnages tout en réutilisant la bande sonore originale. La référence directe à des œuvres antérieures devient alors la matière même de ses oeuvres. Dans un entretien avec Marie Canet pour l’ouvrage French Connection, il explique qu’il « décortique l’image pour la reproduire dans son aspect visuel le plus exact possible » [4]. De la même manière, Gus Van Sant réalisa en 1998 sa version du célèbre Psychose d’Hitchcock pour laquelle, tout en modernisant les séquences les plus célèbres, il reprend 95% des plans de l’oeuvre originale.

: : Les films à la manière de...

Ces deux derniers exemples mettent en exergue l’influence autoréflexive du cinéma. De nombreux réalisateurs sont des cinéphiles avertis et leurs oeuvres sont le reflet de cette culture cinématographique. Certains films sont alors de véritables hommages conscients ou inconscients à des cinéastes, à leur manière de filmer, à leurs motifs récurrents, à leurs personnages… Ainsi, pour sa série et son film Twin Peaks, David Lynch reprend les noms (et prénoms) des deux protagonistes principaux de Vertigo (1958) d’Alfred Hitchcock pour créer celui d’un de ses personnages : Madeleine Ferguson. D’ailleurs, le cinéma de David Lynch semble hanté par ce double féminin présent dans l’œuvre d’Hitchcock : Twin Peaks (1991) avec les personnages de Laura et Madeleine, Lost Highway (1997) avec Renée et Alice et Mulholland Drive (2001) avec Rita et Betty. De la même manière, certains cinéastes s’inspireront de la trame d’un film pour en créer un nouveau, comme pour L’armée des 12 singes (1995) de Terry Gilliam, librement adapté de La Jetée (1962) de Chris Marker, ou encore pour en réaliser une parodie, comme le font les frères Wayans avec leurs Scary Movies.

Un courant apparaît alors emblématique de cette influence : la Nouvelle Vague française. En effet, avec ses cinéastes cinéphiles (également critiques, pour certains), celle-ci se distingue du fait que la cinéphilie constitue la base de son apprentissage. Ainsi, les cinéastes de cette époque vont tourner dans la rue comme le ferait Rossellini tout en pensant à Hitchcock ou Hawks : les références thématiques semblent plutôt hollywoodiennes, mais la manière de filmer rappelle le néoréalisme italien... à moins que l’on évoque inversement le savoir-faire américain et la morale rossellinienne, tellement ce double « parrainage » est magistralement transcendé.

De nos jours, le réalisateur Quentin Tarantino pourrait être le parfait représentant de ce cinéma « sous influence ». Tarantino est un amoureux du cinéma : il distille au sein de ses films de nombreuses références qui constituent un véritable jeu de piste jubilatoire pour le cinéphile qui regarde son oeuvre. Celle-ci est influencée plus spécifiquement par son amour pour le cinéma de genre, mais également pour ce qu’on appelle le « cinéma d’exploitation ». Ce type de cinéma désigne des films populaires, destinés en priorité aux classes sociales les plus modestes, et réalisés avec peu ou pas d’attention à la qualité ni au mérite artistique mais dans la perspective d’un bénéfice rapide, habituellement par l’intermédiaire de techniques de vente sous pression et de promotion qui insistent sur l’aspect sensationnel du produit. En anglais, ce terme pourrait se rapprocher du Grindhouse, genre que Tarantino et son comparse Robert Rodriguez ont remis au goût du jour avec respectivement Boulevard de la mort et Planète Terreur, réalisés tous deux en 2007 et constituant un programme à part entière constitué de deux films comme on pouvait les voir dans les années 60 et 70 dans les salles américaines spécialisées. On pourrait d’ailleurs rapprocher ces films des midnight movies [5] auxquels Stuart Samuels rend hommage dans le documentaire éponyme réalisé en 2004. En tout cas, l’intention de Tarantino semble être de faire revivre ce type de cinéma qui l’a sans doute touché quand il était spectateur et qui est tombé dans l’oubli de nos jours. Dans ce but, il reprend ainsi, avec Boulevard de la mort, tous les codes du grindhouse : pellicule abîmée, faux raccords, spots précédant le film, mises au point maladroites, jump-cut...

: : Les films suédés

Avec son film Soyez sympas, rembobinez (2007), Michel Gondry réalise également une oeuvre qui démontre son amour pour le cinéma. Le synopsis est assez simple : deux employés de vidéo-club qui, après avoir accidentellement effacé les cassettes qu’ils louent, choisissent de réaliser artisanalement des remake des films pour les remplacer. Ces remake sont appelés des films « suédés », du nom de la Suède : en effet, les deux protagonistes du film racontent à leurs clients que les films proviennent de ce pays, ce qui leur permet d’expliquer le délai d’approvisionnement des cassettes et leur prix élevé. Ainsi, le film de Michel Gondry, met en scène la réalisation de ces films suédés, reprises de films à succès tels que SOS Fantômes, Robocop, Rush Hour 2, ou Le roi lion... Soyez sympas, rembobinez va créer un tel engouement mondial qu’en 2008 un concours de films suédés sera lancé par Michel Gondry en partenariat avec le site de partage de vidéos Dailymotion. Les trois vidéos qui ont gagné ce concours figurent sur le DVD du film. Depuis cet événement, Internet et plus spécifiquement les sites de vidéo regorgent de films suédés réalisés par des anonymes avec les moyens du bord (principe même du « suedage » de films). Si les années 70 et 80 ont offert aux amateurs la possibilité de faire des films grâce au développement des caméras portatives, les années 2000 leur permettent, avec Internet, d’avoir accès à une plateforme de diffusion internationale. Ainsi, une véritable mutation de la diffusion est en marche et permet à chacun de partager ses oeuvres et de les faire voir. Les remake sont donc désormais réalisables mais également visibles par tous et ce phénomène des films suédés en est le meilleur exemple.

Pour conclure nos propos sur l’influence du cinéma sur lui-même, nous évoquerons les films qui, plus qu’être influencés par des oeuvres originales, se réapproprient littéralement des images préexistantes. L’utilisation d’images déjà tournées issues de films mythiques ou d’images d’archives ou encore de vidéos de familles est la base de travail de certains cinéastes. Plus besoin de caméra... Ainsi, le cinéaste Jean-Gabriel Périot réutilise des images d’archives en jouant sur le montage, le cadrage, le son : on pensera notamment à Eut-elle été criminelle... (2006) ou encore 200.000 fantômes (2007). Cécile Fontaine (spectatrice privilégiée lors des Rencontres Nationales Passeurs d’images 2009), quant à elle, est l’une des rares représentantes du found footage en France. C’est-à-dire qu’elle utilise des images « trouvées » (d’où le nom anglais found) dans des vides-greniers, des brocantes, des poubelles… et se les réapproprie en utilisant la pellicule comme matière à part entière par un travail de peinture ou de gravure sur celle-ci. Sur le même principe mais de manière plus triviale, on pourra citer également le film Le grand détournement (également connu sous le titre de La classe américaine) réalisé en 1993 par Michel Hazanavicius et Dominique Mézerette qui est constitué d’extraits de films du studio Warner Bros, montés les uns avec les autres dans le but de créer un nouveau film inédit. Ici, la réappropriation des images réside dans le travail effectué au niveau de la bande sonore : le doublage des voix crée un décalage et une véritable distanciation avec les images d’origine.

Rosine Bénard
article extrait de Projections n°32 • Décembre 2010

Notes

[1Susan Sontag, La Photographie, Paris, Seuil, 1976, p. 14.

[2Traduit par l’auteur à partir du texte original en anglais : « The habit Hollywood can’t
seem to kick : Remakes », in Los Angeles Times, 7 sept. 2009.

[3Chiffres arrêtés au 3 janvier 2010. Source : Le film français.

[4Marie Canet, « Entretien avec Brice Dellsperger », in Léa Gauthier (dir.), French
Connection : 80 critiques/artistes, Paris, Blackjack Editions, 2008.

[5Littéralement « films de minuit », du fait de leurs horaires de diffusion dans les salles.