Des territoires privilégiés
Pour commencer, je voudrais revenir sur le cadre politique général que l’on retrouve en arrière-fond des débats depuis le début de la journée. Je pense que lorsqu’on se situe dans un contexte d’interventions culturelles lié aux orientations de la politique de la ville, il est important de se remémorer les raisons d’être de celle-ci. Ce qui a impulsé sa mise en place, c’est avant tout le constat qu’il y avait des difficultés de vie au cœur même d’espaces très urbanisés. Attestant d’une volonté politique de privilégier la logique d’égalité sociale, ce constat a entraîné la définition, l’identification de zones dites prioritaires.
Culture ou Cultures ?
La notion de culture a également été abordée à plusieurs reprises lors des précédentes tables rondes, mais que met-on au juste sous ce terme ? On a parlé d’une culture légitimée par des œuvres reconnues et d’une " autre " culture. Je pense que les volets culturels développés dans le cadre de la politique de la ville mettent en évidence que lorsqu’on aborde aujourd’hui la notion de culture, en tout cas d’un point de vue politique, on ne peut plus en parler de façon strictement descendante, c’est-à-dire comme s’il existait " une " culture à administrer du haut vers le bas. Il me semble que les volets culturels de la politique de la ville font apparaître une culture de la diversité. La diversité culturelle est d’ailleurs d’actualité jusqu’au niveau international comme en témoignent certaines conventions qui ont été signées ces dernières années et auxquelles la France a pris part.
Cela signifie que les territoires de vie ne sont plus uniquement conçus comme des réceptacles qui recevraient " une " culture administrée verticalement mais que l’on reconnaît que sur ces territoires il y a une réelle capacité à " faire " culture, à en produire et même à réaliser des propositions artistiques dites de qualités.
Enjeu politique
En même temps, on se rend compte que la culture constitue un véritable enjeu de développement pour les villes. En effet, il se trouve que la culture porte des valeurs d’expressions, recèle presque des valeurs universelles de cohésion et que différents types de politiques publiques peuvent s’y retrouver. La culture peut devenir un levier privilégié sur lequel on peut agir, elle peut permettre d’intervenir sur de nombreuses problématiques auxquelles les villes sont confrontées. Elle participe par exemple du maintien de la cohésion sociale sur le territoire qu’elles administrent, mais elle peut également jouer un rôle dans la façon de penser l’organisation physique des villes, autrement dit dans le processus de requalification urbaine.
Chaque fois que l’on évoque les projets culturels liés à la politique de la ville, on remarque qu’il est essentiel de faire l’effort d’analyser les configurations très locales dans lesquelles ils se développent, tant les espaces de vie, pour ne pas dire les banlieues ou les quartiers, renvoient à des situations très spécifiques en termes de qualification de l’espace urbain ou de problématiques sociales. Ainsi, il est toujours important d’avoir à l’esprit les spécificités de l’endroit sur lequel on intervient.
L’action collective : art ou loisir ?
Je pense aussi que ce type d’actions culturelles possède une véritable spécificité qui est de faire converger autour d’une même intention, d’un même projet, des acteurs sociaux qui interviennent dans des secteurs d’actions très différents. Cette spécificité est une richesse, chaque acteur possédant un regard différent sur la culture, sur la façon de dire ce qu’il en est des problématiques sociales et urbaines propres à un espace de vie sur lequel il va intervenir. Cependant, elle engendre également des difficultés, chaque action nécessitant de négocier avec les différentes représentations de la culture en général et avec celles du territoire.
En outre, avec ce type d’activités culturelles, la question qui se pose assez souvent est au fond de savoir si l’on a affaire à de l’animation culturelle ou à de la création artistique. C’est une interrogation récurrente et sans pouvoir répondre à une telle question, j’ai envie de dire qu’il n’y a d’art que pour celui qui le regarde. L’art n’existe pas en soi. Les créations artistiques ne sont pas désincarnées, elles renvoient à des personnes, des organisations.
La création artistique est très souvent assimilée à un geste individuel. Outre qu’il témoigne d’une considération assez sacrée de l’artiste ce point de vue traduit essentiellement une sorte de " réflexe " lié à un héritage socioculturel concernant le modèle de représentation de la figure de l’artiste. Effectivement, lorsqu’on associe la création artistique à un geste purement solitaire, on reprend l’image de l’artiste comme seule autorité créatrice ainsi que les considérations qui lui sont souvent associées comme son supposé régime " vocationnel " ou l’idée du désintéressement. Or, la perspective sociologique démontre depuis une vingtaine d’années que la création artistique n’est pas liée à un unique individu, mais qu’elle témoigne d’une pratique collective, qu’elle renvoie à une chaîne d’acteurs liés par des liens d’interdépendances. Sans cette chaîne d’acteurs, la proposition artistique ne pourrait avoir lieu et le cinéma offre par excellence l’exemple d’un tel processus collectif à l’œuvre. En effet, il suffit de considérer le générique de fin d’un film pour constater que ce dernier n’existe que parce que plusieurs personnes coopèrent à sa réalisation.
Sophie Le Coq - Transcription par Jean-Marc Génuite
Table ronde "De la pratique collective à la pratique individuelle – Quelle est la place accordée à l’intervention artistique ?"
Rencontres Nationales Passeurs d’images 2009 (17, 18, 19 décembre, Paris)







