Dans son documentaire Printemps à la Source (2001) (1), c’est le quotidien d’une petite épicerie du quartier de la Source, à Epinay-sur-Seine que Chantal Briet a choisi de filmer. Le dernier commerce du quartier, tenu par un homme, Ali. La documentariste avait d’abord pensé à suivre les habitants chez eux, avant de décider de se concentrer sur ce lieu de passage, de rendez-vous informels.
“La majorité du film a été tournée le matin, lorsque les gens venaient prendre le petit-déjeuner chez Ali. C’était un moment où l’on ressentait une communauté, où les gens se parlaient. Ali est quelqu’un de très ouvert. Il faisait le lien entre les habitants et notre équipe très réduite : l’ingénieur du son, le chef-opérateur et moi”.
Une communauté dans laquelle elle s’est intégrée progressivement. “J’ai attendu durant cette période, je me suis rendue là-bas très souvent, pour boire le café avec les clients. J’étais presque devenue une habituée. Les gens ont compris que je ne recherchais pas le sensationnel. Finalement, ce sont eux qui m’ont demandé quand j’allais prendre ma caméra”.
Le film fait alterner conversations banales et récits personnels. Une vieille dame explique comment elle doit remonter 8 étages à pied, seule avec son sac de commissions. Un homme relate l’agression dont il a été victime. Ali critique la mauvaise volonté des élus, qui font la sourde oreille lorsqu’il leur demande de rénover son local, devenu trop vétuste.
“Je voulais dépasser les discours convenus, ceux qui évoquaient la banlieue à travers les clichés habituels, la délinquance, la drogue. Il n’était pas utile de parler de la banlieue frontalement. Les scènes de vie devaient en parler d’elles-mêmes”.
Dominique Cabrera, elle aussi, a passé beaucoup de temps avec les habitants du Val Fourré à Mantes-la-Jolie : “deux ans et demi, presque chaque semaine”. Elle les a filmés dans Chronique d’une banlieue ordinaire en train de visiter leurs anciens appartements déserts, en attente d’une future démolition.
“Le point de départ fut la pièce de théâtre de Ahmed Madani, intitulée La tour ” raconte Dominique Cabrera. “Elle mettait en scène la vie imaginée des habitants. J’ai filmé ce spectacle et je me suis promenée dans l’immeuble, en regardant les papiers peints et en essayant d’imaginer moi aussi les vies qui s’étaient déroulées ici. La superposition des appartements m’a donné l’idée d’un film dans lequel les vies se répondraient en écho”.
Arpentant des couloirs vides, les résidents des tours racontent leur passé : leur arrivée dans ces appartements vastes, les premiers travaux, la découverte d’une vie collective qui a parfois modifié leur vision du monde et de la société.
Derrière la spontanéité des témoignages, se cache une véritable collaboration entre la réalisatrice et les habitants en termes d’écriture. Dominique Cabrera déclare s’être inspirée de la méthode du cinéaste canadien Pierre Perrault qui “recueillait des entretiens et travaillait avec les gens sur cette base. Je savais de quoi les personnes avaient envie de parler, j’avais des notes et juste avant de filmer, je leur rappelais ce qui avait été important pour eux”.
Tout cela pour aboutir à un “moment d’improvisation”, lorsque les gens reviennent pour la première fois dans leur ancien appartement, suivis en plan-séquence par la caméra. Pour la réalisatrice, il n’était pas question de choisir les gens d’un “typage sociologique” mais par affinité : “nous nous sommes choisis”. Elle assume son point de vue de cinéaste extérieur à la cité du Val Fourré, tout en pointant cependant la dimension autobiographique du film. “J’ai passé une partie de mon enfance dans des cités ayant quelque chose d’équivalent à celle-ci. Le lieu me rappelait certaines perceptions, certaines odeurs, un type de convivialité. Et puis, il y a une beauté de la lumière à certaines heures du matin ou du soir, dans un appartement de grand ensemble, que j’avais envie de filmer”.
C’est précisément pour tordre le cou aux clichés que Mohamed Benabdallah, Yacine Bougnaoui et Nicolas Gautier ont tourné Le cri de la mouette , film d’atelier “un été au ciné-cinéville” initié par Marie-Pierre Sou, directrice de la maison de quartier de La Chesnaie, à Saint-Nazaire, ainsi que par les animateurs Yoann Milles et Olivier Hamon. Celui-ci explique : “Il était question de recueillir en vidéo le sentiment des habitants sur leur quartier, les images et les représentations positives ou négatives qu’ils en avaient. Les jeunes ont accepté, à condition de pouvoir donner leur avis”. “La Chesnaie, ils en sont fiers” constate l’intervenant Stéphane Chemin. “Ils y ont leurs racines”.
Pour Mohamed Benabdallah, l’image de “quartier chaud” que traîne La Chesnaie n’a plus lieu d’être. “Nous voulions casser les préjugés. Montrer autre chose que les voitures brûlées. Nous avons insisté plutôt sur la diversité culturelle, qui constitue une force”.
Tous trois d’origines différentes, Yacine, Nicolas et Mohamed ont filmé les lieux où ils ont grandi, et qui leur servent de repères, à l’image des quatre hautes tours, “symboles du quartier”, que l’on peut apercevoir au loin. Ils interviewent également les habitants sur les origines de La Chesnaie. L’un d’eux explique que la cité fut construite sur des terres agricoles au sortir de la Seconde Guerre Mondiale et de la démolition de Saint-Nazaire pour loger les travailleurs. Un autre se souvient de son enfance dans la ferme de son père, avant que les champs ne soient remplacés par le béton.
“Nous avons appris des choses que nous ignorions” note Mohamed Benabdallah, tout en faisant remarquer que “la communication avec les personnes plus âgées est assez difficile. Ils ne nous respectent pas toujours et de notre côté, cela ne nous incite pas à leur parler. Ce film nous a donné l’occasion d’en savoir un peu plus les uns sur les autres”
Travailler sur la mémoire de quartier, “cela tisse des liens” confirme Jean-Patrick Lebel de l’association Périphérie, qui a organisé un atelier de réalisation sur ce thème dans la ville du Blanc-Mesnil. L’atelier, qui s’inscrivait dans le cadre d’un stage d’insertion, s’est déroulé à la cité Pierre Montillet.
“Elle a été bâtie en 1958” explique Jean-Patrick Lebel, “et devait faire l’objet d’une opération de reconstruction. La mission Politique de la ville pensait que celle-ci pouvait être assez traumatisante pour la population. Elle a souhaité mettre en place un certain nombre d’actions culturelles. L’objectif de l’atelier était de dégager la valeur patrimoniale et humaine de ce lieu dans lequel des personnes avaient passé toute leur vie”.
En automne 2003, un groupe s’est rendu dans la cité à la rencontre de ses habitants. La série de courts métrages qu’ils ont réalisée, “Portraits à Montillet”, souligne la convivialité qui y règne.
“C’est vrai qu’il y a un “esprit Montillet”” note Jean-Patrick Lebel. “Pendant tout le temps où nous sommes restés sur place pour travailler sur le montage des films, les gens passaient au local, venaient voir où en était le travail, nous apportaient des chocolats… Le film a contribué à revivifier cet “esprit Montillet”, à lui apporter un nouveau dynamisme”.
Mais que peut ce type d’action face au bouleversement causé par une opération d’urbanisme ? A-t-il une vraie valeur ? “Oui” répond Jean-Patrick Lebel. “À la première projection, les habitants étaient très heureux que l’on s’intéresse à eux, à leur existence, à leur histoire”.
Autre exemple d’atelier ancré dans la vie d’un quartier et de ses habitants, celui réalisé dans les quartiers de l’Etang et de l’Europe, à Pont Audemer (Haute Normandie), où des barres d’habitation doivent être démolies. En apprenant la nouvelle, Boujemaa Haki, responsable du service Jeunesse/Famille de la ville a décidé de conserver une trace audiovisuelle. Avec l’aide de deux animatrices, il a effectué pendant un an des micro-trottoirs en vidéo.
“Je connais bien ce quartier, certains habitants y vivaient depuis 20 ou 30 ans” raconte Boujemaa Haki. “Ils avaient du mal à se faire à l’idée d’être relogés ailleurs. D’autres trouvaient cela normal compte tenu de l’état des bâtiments. Ils avaient envie d’appartements plus grands, de salles de bain en meilleur état”.
À partir de ce matériau documentaire, un groupe de jeunes a tourné une fiction : Dessine-moi une maison .
“Nous avons visionné tous les rushes du micro-trottoir” explique Thierry Carlier, l’intervenant réalisateur. “Certains habitants nous ont séduit, surtout une dame, Mme Moulin, qui s’était installée dans ce quartier très jeune. Elle a vécu dans le même appartement une quarantaine d’années. Aujourd’hui, ses enfants sont partis. Nous nous sommes inspirés d’elle pour écrire l’histoire”, celle d’un enfant dont la famille vit à l’étroit dans un immeuble vétuste. Il envoie une lettre au Père Noël pour que celui-ci leur offre une nouvelle maison”.
Motivés par l’idée d’intégrer les personnages du réel dans une fiction, les jeunes sont arrivés à faire en sorte que des habitants jouent leur propre rôle. Une vingtaine d’entre eux se sont partagés l’affiche, de toutes générations : “des enfants, des personnes âgées, des couples de jeunes gens nés dans le quartier vingt ans auparavant”.
“Il y avait au départ une légère timidité, toujours présente à partir du moment où l’on est dans une fiction”, remarque Thierry Carlier. “Puis, une complicité s’est installée entre les habitants et les jeunes, qui venaient pour la plupart d’un autre quartier”.
Qu’apporte une fiction, selon lui, que n’aurait pas apporté un documentaire ? “Elle permet de montrer les souvenirs sous un angle plus merveilleux” dit-il, “et je crois qu’elle laissera un souvenir plus durable aux gens que si nous avions tourné des interviews les uns à la suite des autres”.
La première du film aura lieu durant l’été 2004 et Boujemaa Haki tient à ce que soit un événement. Les habitants et tous ceux qui ont participé au micro-trottoir se retrouveront pour un repas de quartier et une projection. “Ce sera un moment fort, de véritables retrouvailles pour les habitants qui se sont séparés , il y a un an, lors des déménagements, et ne se sont plus revus depuis. Sans compter les enfants, qui vont se découvrir à l’écran avec un an de plus. À leur âge, cela compte”.
Boujemaa Haki immortalisera ce moment avec sa caméra. La projection achevée, il filmera les réactions des gens. Il intègrera ensuite ces plans pour illustrer le générique de fin. Le film sera alors achevé, et une page de l’histoire du quartier définitivement tournée. Une façon de boucler la boucle, de revenir au réel après le petit crochet par la fiction.
Article extrait de Projections n°27/28 • Mars - Juin 2008
• Note
(1) Printemps à la Source est distribué par Documentaires sur grand écran.
Tél : 01 40 38 04 00
Les documentaires de Dominique Cabrera sont distribués par Iskra.
Tél : 01 41 24 02 20







