Je suis photographe à l’agence Magnum Photos depuis 1990 et de temps en temps je réalise des films documentaires qui sont toujours un prolongement de mon travail de photographe.
Le réel photographié : de l’émotion au souvenir
Avant de vous présenter le film Bar centre des autocars (2008) et le livre d’exposition Ma proche banlieue (2009), je voudrais souligner que j’ai été extrêmement sensible aux propos que Denis Cerclet vient de tenir sur la mémoire. Lorsque je présente mes activités de photographe, je déclare souvent que mon travail porte sur la mémoire, l’identité et l’immigration sur le sol français depuis trente ans, mais mon approche n’est pas universitaire, elle est plutôt d’ordre pragmatique et reste très intuitive. Les développements proposés par Denis Cerclet ont retenu mon attention parce qu’ils renvoient un peu au rôle de la photographie, par exemple lorsqu’ils mettent en évidence que la mémoire n’est pas qu’un lieu de stockage, qu’elle est profondément liée à l’émotion et qu’elle reste en perpétuel mouvement. Cette conception de la mémoire m’intéresse parce que la photographie pourrait apparaître comme un moyen de reproduire la réalité de façon exhaustive, comme une sorte de "mémoire parfaite" alors qu’elle est aussi imparfaite que notre propre mémoire surtout si on l’envisage comme un art et donc comme une pratique subjective.
La constitution d’une mémoire personnelle
Cela peut paraître paradoxal, mais je considère la photographie à la fois comme un moyen journalistique permettant de récolter des informations, de rapporter des impressions sur le monde, voire de dénoncer certaines situations, mais aussi comme une approche artistique. Ce n’est qu’après la publication d’un livre intitulé Enquête d’identité, Un juif à la recherche de sa mémoire (1987) dont l’élaboration m’a occupé durant sept ans, que j’ai vraiment compris pourquoi j’étais devenu photographe. Je ne "possédais" pas de mémoire, plus exactement, j’avais un "problème" de mémoire et par l’intermédiaire de la photographie, j’essayais notamment de me composer un album de famille que je n’avais jamais eu, ma famille n’ayant pas conservé de photos. Finalement grâce à la photographie, je tentais de reconstruire une espèce de puzzle qui constituerait ma mémoire. Je pense que le moteur de ma création s’il y en a un est intimement lié à la recherche de ces images manquantes. Dans mon processus créatif, j’utilise les failles de ma mémoire et je me laisse guider par mes intuitions, des attirances, certains vécus que je photographie et qu’ensuite bien souvent j’oublie. Ce qui me passionne reste avant tout d’aller à la rencontre des gens.
Mes proches banlieues
Le livre qui s’intitule Ma proche banlieue et qui revient sur le travail photographique que je mène depuis les années 80 au cœur des banlieues françaises a donné lieu à une exposition qui s’est déroulée en 2209 à la Cité nationale de l’histoire de l’immigration. Malgré ce titre, je n’ai pas vraiment l’impression d‘avoir directement travaillé sur la banlieue, je devrais d’ailleurs plutôt dire sur les banlieues afin de souligner la dimension plurielle de ce territoire urbain. Depuis trente ans, j’ai plutôt tenté de mener une recherche sur les mouvements d’immigrations et les identités et celle-ci m‘a toujours conduit en banlieue, que ce soit en région parisienne ou dans le Nord et le Sud de la France. C’est ainsi que je me suis régulièrement rendu en banlieue pour y réaliser des reportages photographiques mais aussi pour y mener d’autres types de travaux.
D’un atelier photographique d’insertion sociale au livre Ma Proche Banlieue
En 1984, on m’avait par exemple demandé ainsi qu’à neuf autres photographes d’animer un atelier de photographie dans le cadre d’un stage d’insertion sociale destiné à des adolescents en grande difficulté. Il ne s’agissait pas de les former professionnellement à la prise de vue photographique mais d’utiliser le moyen d’expression que représentait la photographie pour les aider à mieux se comprendre, mieux se connaître et peut-être finalement mieux vivre. Choisissant de me rendre dans les quartiers Nord de Marseille, j’y ai fait la connaissance de onze jeunes qui étaient presque tous issus de l’immigration. Ils étaient parfois difficiles à contrôler au jour le jour, mais possédaient un vrai potentiel.
Je leur ai confié des appareils photos, des petits compacts et je leur ai demandé de travailler sur un de mes thèmes privilégiés c’est-à-dire la question identitaire en les poussant à réfléchir sur leur propre identité. Le projet s’est déroulé sur six mois et l’expérience a été passionnante. Parallèlement, j’ai mené un véritable travail photographique sur ces onze adolescents en les suivant dans leur vie de tous les jours, au sein de leur cité et de leur famille.
À la fin du stage, comme je souhaitais qu’il reste une mémoire du projet, nous avons réalisé un livret de stage que chacun des participants a pu emporter avec lui. Cette démarche me semblait importante parce que ces jeunes étaient un peu "entourés" par l’échec et je trouvais important qu’ils aient réussi à réaliser quelque chose du début à la fin et qu’ils en gardent la mémoire. Au moment où nous nous sommes quittés, j’ai conservé le contact avec certains d’entre eux, mais avec les années nous nous sommes perdus de vue.
20 ans après : Bar centre des autocars
Entre temps, deux décennies se sont écoulées pendant lesquelles les médias parlaient régulièrement des banlieues mais toujours un peu de la même façon et surtout lorsqu’elles brûlaient. Les jeunes et la banlieue étaient souvent représentés de manière globalisante et j’étais très agacé d’entendre continuellement parler des jeunes vivant dans les banlieues comme s’ils étaient tous identiques, semblables d’une génération à l’autre et surtout comme s’ils ne vieillissaient jamais.
De même, j’ai souvent constaté que si les médias "parlaient" des jeunes et des générations arrivées en France dans les années 50 et 60, ils n’évoquaient finalement que très rarement la génération intermédiaire dont les membres ont aujourd’hui 40 ans et représentent la première génération d’enfants issus de l’immigration. Ce constat m’a donné envie, plus de vingt ans après, de retrouver certaines des personnes avec lesquelles j’avais travaillé en 1984 lorsqu’elles étaient encore jeunes.
J’avais conservé des photos de cette époque, les miennes et celles que les onze adolescents avaient pu prendre durant le stage, je disposais également de quelques-uns de leurs propos. Grâce à une sociologue qui avait accompagné ma démarche, nous avions recueilli les rêves, le mal être de ces adolescents et nous avions même poussé certains à écrire. Je disposais donc de documents formidables et j’ai pensé que si j’arrivais à retrouver certains d’entre eux, je pourrais peut-être parvenir à montrer comment ces "anciens jeunes" avaient grandi, vieilli et montrer ce qu’ils étaient devenus. Ces désirs ont débouché sur la réalisation de Bar centre des autocars.
Intervention de Patrick Zachmann - Transcription par Jean-Marc Génuite
Table ronde "Construction de la mémoire et nouveaux regards sur le monde : quelles identités construisons-nous avec les actions culturelles ?"
Rencontres Nationales Passeurs d’images 2009 (17, 18, 19 décembre, Paris)
Lire l’intervention de Denis Cerclet : "Mémoire et identité, rôle des actions artistiques"
Rubrique consacrée à l’exposition "Ma proche banlieue" à la Cité nationale de l’histoire de l’immigration
L’agence Magnum : www.magnumphotos.com
Les Films d’ici (production de Bar centre des autocars) : www.lesfilmsdici.fr







