Je voudrais d’abord revenir sur l’invitation à changer de paradigme proposée par Laurence Allard lors de son intervention sur les pratiques culturelles et les nouvelles technologies. Tout ce que j’entreprends, de ma production artistique personnelle à l’organisation de manifestations audiovisuelles au sein de Roguewaves ou du collectif Share, rejoint totalement cette préoccupation. Nous tentons effectivement de changer de paradigme en créant de nouvelles économies, en réfléchissant aux diverses manières de produire du " relationnel " entre de nombreuses personnes, au sein d’un collectif ou par le biais d’une collaboration. Changer de paradigme, c’est aussi développer un type d’échange qui ne soit pas d’ordre financier, activité qui demeure une composante importante de mon travail. Les manifestations multimédias que je tente d’organiser sont ainsi gratuites et ouvertes à toute personne qui souhaite y participer.
Le collectif Share qui est né à New York, il y a sept ans, est aujourd’hui présent dans une vingtaine de villes du monde. C’est un collectif international, global, mais c’est aussi un véritable événement. Ce collectif offre une structure sans contenu, nous créons un contexte afin de laisser s’exprimer quiconque vient de la rue avec un projet vidéo, audio, qu’il soit de nature digitale ou analogique. Nous ne sommes pas en lutte avec les anciennes technologies. Au contraire, les événements que nous proposons permettent à toutes les technologies d’interagir ensemble, en même temps. Toute personne peut venir avec sa proposition vidéo, audio et nous la " branchons " avec d’autres afin qu’ils jouent ensemble. On ne sépare pas non plus l’audience du " performeur ", de l’artiste. C’est un peu étrange pour moi de me retrouver sur cette scène d’où je vous parle face à vous qui êtes dans la salle parce que c’est un dispositif qui s’oppose totalement à tout ce que je tente de mettre en place dans les manifestations que j’organise. Idéalement nous devrions être dans le même espace. Pour moi les chaises et les superficies ne servent qu’à installer des ordinateurs et des instruments permettant de " connecter " des artistes entre eux. Mon travail ne vise pas à diviser ou à séparer, mais à réunir. En 2001, beaucoup de personnes faisaient de la réalisation vidéo ou de la production audio chez elles, seules face à leur ordinateur. Les fondateurs du collectif Share ont pensé qu’il était nécessaire de créer une communauté internationale susceptible d’initier de multiples espaces d’interactions entre ces créateurs isolés. Pour moi, comme pour d’autres, il s’agissait avec ce projet d’aller à la rencontre d’autres gens.
Avec ma compagnie Roguewaves , j’ai une mission un peu plus spécifique qu’avec le collectif Share. Ma démarche consiste à utiliser l’art et la technologie pour créer de la compréhension mutuelle entre différentes cultures et sociétés. J’essaie toujours d’inclure des artistes de différents pays, travaillant sur différents médias dans tous les événements que j’organise. Dans le cadre des manifestations proposées par Roguewaves, j’ai par exemple imaginé une série qui s’appelait "interaction " et qui se déroulait à Lisbonne tout au long de l’année 2008. Dans un espace équipé de plusieurs projecteurs et d’un système sonore, il s’agissait deux fois par mois de faire interagir des artistes venant de divers pays et de leur faire rencontrer tout autant la configuration spatiale du lieu que des artistes Portugais.
Les événements produits par Roguewaves , sont toujours gratuits, comme ceux que le collectif Share imagine. Nous sommes en mesure de proposer gratuitement ce genre de manifestation internationale uniquement parce que nous pouvons nous appuyer sur un réseau mondial très dense, composé de personnes engagées dans les mêmes démarches de créations.
Dans mes créations personnelles, je tente de mélanger l’activisme avec l’art de la technologie. Certes, je suis Video Jockey, mais je n’aime pas beaucoup ce terme, car ma pratique ne consiste que rarement à jouer pour un DJ et si je fais parfois le VJ, cette activité ne représente qu’une petite partie de mon travail. Ma pratique artistique correspond davantage à ce que j’appelle du " Live Video Proccessing " pour des artistes audio qui ne sont presque jamais des DJ, elle consiste à créer des processus qui se développent dans le moment même de la création. La seule chose que je fais pour préparer l’événement c’est de filmer mes propres images et de créer mes propres clips que j’importe dans un software qui s’appelle Modulate. Tout le reste se déroule en live. C’est l’idée de l’éphémère qui m’intéresse, il s’agit d’être présente " dans le moment " avec un artiste audio. Il faut parvenir à jouer ensemble, un peu comme dans le Jazz, mais en utilisant les nouvelles technologies.
Au niveau de l’utilisation des images, cela peut fonctionner de différentes façons. Lorsque je suis informée du lieu où va se dérouler l’événement audiovisuel que je suis invitée à mettre en place, ma connaissance de l’espace influence forcément ma production d’images, comme ce fut le cas lors d’un projet en France où il s’agissait de faire une installation sur une piste d’atterrissage d’avions. En général je filme des clips spécifiques pour chaque projet. Le fait de connaître l’artiste audio qui va créer l’ambiance sonore peut aussi orienter mes créations visuelles. Mais, dans la majorité des cas, les choses s’inventent essentiellement dans le moment, lors de la manifestation. J’ai aussi une banque d’images que j’ai moi-même composée en filmant dans la rue ou ailleurs diverses situations qui m’intéressaient.
Quand je suis en live, je projette d’abord les clips que j’ai réalisés spécifiquement pour l’occasion, mais je puise rapidement dans ma banque d’images personnelles. Je ne m’impose aucune règle, ne respecte aucune loi, et ma démarche reste très organique. L’ordre de diffusion des clips n’est jamais complètement fixé par avance, j’essaie simplement d’en avoir une idée générale afin de ne pas être totalement perdue. Il s’agit d’imaginer un petit canevas me permettant d’éviter les enchaînements visuels trop chaotiques qui pourraient rendre la proposition artistique inintéressante pour les personnes présentes. En outre, mon background culturel c’est aussi l’univers cinématographique et ses formes narratives et en live, je tente toujours de créer une petite histoire à partir des clips que j’ai filmés.
Intervention d’Elsa Vieira
Transcription par Jean-Marc Génuite
Extrait de la conférence-débat
"Pratiques culturelles et nouvelles technologies"
REJI (28 novembre 2008, Paris)
• En savoir plus à propos des REJI
Lire les autres interventions
Programme détaillé des REJI 2008







