“ Un cliché, ce n’est ni vrai ni faux, c’est une image qui ne bouge pas.
Qui ne fait bouger personne. Qui rend paresseux ”.
Serge Daney
“ (…) Les usagers “bricolent” avec et dans l’économie culturelle dominante
les innombrables et infinitésimales métamorphoses de sa loi en celle de leurs intérêts et de leurs règles propres. De cette activité fourmilière,
il faut repérer les procédures, les soutiens, les effets, les possibilités ”(1).
Michel de Certeau
Envisager de penser la notion de public, c’est convoquer un territoire complexe aux accents pluriels, un cadre de perception à géométrie variable constitué par des auditoires aux identités fort différentes. Le champ des études théoriques consacré à la réception nous enseigne que le public en tant que tel n’existe pas, qu’il n‘est qu’un “signifiant vide” qui s’incarne dans une multitude d’expériences irréductibles dont le sens et la physionomie ne s’éclairent qu’à l’aune de facteurs sociaux comme le genre (féminin, masculin), la classe d’âge ou encore l’origine sociale ou ethnique.
Ce champ nous invite à repenser les relations complexes qui se tissent entre les objets culturels et leurs perceptions. Le concept de public reste donc un espace polymorphe à découvrir, à appréhender dans sa diversité. Il se transforme en fonction de l’évolution des pratiques culturelles, de l’environnement technologique, du contexte pédagogique. Il est à l’origine d’un réseau social composite à l’architecture et au relief mouvants, au sein duquel circulent des espaces communautaires qui sont autant de lieux où s’incarne l’imaginaire social.
Dans un pays comme la France, si fortement imprégné par une tradition légitimiste de la culture, l’approche des médias de masse et de leurs publics se développe essentiellement sous le magistère intellectuel de la “théorie critique” élaborée au sein de l’Ecole de Francfort dans l’Allemagne des années trente. Cette théorie construit le public des “industries culturelles” comme une entité homogène totalement “mystifiée” par l’idéologie dominante que ses productions véhiculent majoritairement. En réduisant l’espace de réception à une “masse indifférenciée”, privée de toute distance critique face aux contenus des propositions médiatiques, cette conception souvent relayée par la culture savante contemporaine, désigne autant la médiocrité des contenus que celle de leur récepteur.
Ainsi, les jugements critiques sur la réception des médias de masse (télévision, cinéma, Internet) sont souvent largement recouverts par le voile du fantasme. Ils relèvent davantage du domaine des préjugés élitistes portés par ceux qui les énoncent, qu’ils ne témoignent d’une quelconque réalité sociologique. Il suffit pour s’en convaincre de se remémorer les discours méprisants ou condescendants avancés par le public cultivé vis-à-vis du “grand public” de la télévision. Comment ne pas y déceler la manifestation d’un “principe de distinction” sociale qui se traduit par l’adoption d’une posture paternaliste visant à infantiliser l’Autre culturel de classe ? Le public de la télévision, de manière plus ou moins sophistiquée, ne cesse d’être renvoyé au rang de “peuple enfant” des médias de masses qu’une “mission civilisatrice” portée par les tenants de la culture légitime savante se doit de “protéger” et d’éduquer.
Pourtant, la “réalité” de la réception nous enseigne qu’il n’existe pas de rapport univoque et homogène aux objets culturels, qu’il n’y a pas d’un côté le public populaire de la culture de masse “aliéné” et incapable de réactions et de l’autre un public conscient, doté de “compétences”.
Michel de Certeau a mis en évidence dans L’invention du quotidien, la manière dont le public de la culture de masse invente à son profit des usages qui lui sont propres, en élaborant des “tactiques”, des “stratégies” et des techniques de “braconnage” qui sont autant de “pratiques de détournement” et de “ruses des consommateurs”.
Courant de pensée novateur issu du Centre Culturel for Contemporary Cultural Studies fondé par Richard Hoggart au sein de l’Université de Birmingham (UK) en 1964, les Cultural Studies, ont rénové la vision sociologique des rapports qui se tissent entre les médias de masse et leurs publics. Des critères sociaux tels que l’âge, le genre, la catégorie sociale ou encore l’origine ethnique sont rapidement devenus des facteurs déterminants pour penser la réception dans toute sa complexité. Ces études s’interrogent sur la façon dont les propositions de la culture de masse en circulant d’un lieu à l’autre de l’espace social de réception, se chargent de significations et de potentialités différentes, voire divergentes.
Dès l’origine et grâce à des penseurs tels que Stuart Hall, les Cultural Studies se sont affranchies du modèle théorique qui transforme le public de la culture de masse en un agrégat homogène maintenu dans un rapport de passivité et totalement acculturé aux discours aliénants des “industries culturelles”. Certes, il existe des représentations culturelles qui visent à s’imposer comme “hégémoniques”. Pourtant, on ne peut confondre leurs desseins idéologiques avec la réalité multiple et complexe de la réception spectatorielle. En rejetant l’effet de “massification” associé à la culture de masse, ces études affirment la dimension plurielle du public ordinaire des mass media. Ainsi, Stuart Hall considère ce dernier comme susceptible de “négocier” (2) avec les discours médiatiques qui lui sont proposés, les individus conservant leur “puissance d’agir, de penser et de (se) représenter”(3). La culture de masse n’est donc pas cet “opium” fantasmé par les présupposés élitistes qui condamnent tout un “peuple” à subir les “effets” narcotiques de ses productions dans une relation dénuée de toute réciprocité.
Les Cultural Studies nous invitent à nous départir de tout un ensemble de “discours de vérités” (4) qui recouvrent trop souvent la perception critique des médias de masse et de leurs publics.
Chaque média inventant ses publics, la démultiplication et le développement des supports de communication et de production d’images, du cinéma au téléphone portable en passant par le réseau Internet, ouvrent au concept de public de nouveaux lieux à investir, de nouvelles perspectives. En lançant son célèbre axiome en forme de slogan provocateur : “le message c’est le medium” (5), Marshall Mac Luhan a eu le mérite de souligner que chaque “medium” induit ses propres modes de médiation des rapports sociaux. Ainsi, l’avènement de tout nouveau média peut donner naissance à de nouvelles formes de sociabilité, offrir de nouveaux lieux du commun dont on pourrait étudier les imaginaires. C’est à l’exploration de tels imaginaires sociaux qu’invitent Eric Macé et Eric Maigret lorsqu’ils élaborent le concept de “médiacultures” qu’ils définissent comme “l’ensemble des rapports sociaux et des expériences médiatisées par les représentations médiatiques et leurs usages”(6). Dépassant les limites imposées par l’ordre culturel légitime, les deux chercheurs considèrent les médias comme porteurs de véritables cultures. Les blogs, ciné-blogs et autres forums d’échanges deviennent autant de “médiacultures”, autant de pôles culturels où s’incarnent, par le jeu de la “médiation médiatique” (7), les nouvelles formes de l’espace des publics.
Certaines pratiques culturelles récentes associées au Web engendrent de véritables dynamiques de ralliements identitaires. En témoignent le processus d’expansion et l’évolution de ces “réseaux sociaux” virtuels qui émergent en nombre sur le cyberspace autour de Myspace ou encore Facebook. Les annonceurs publicitaires ne s’y sont d’ailleurs pas trompés qui ont récemment investi ces sites de socialisation hébergeant des milliers d’espaces d’échanges entre groupes d’“amis” de leurs stratégies ciblées.
De nombreuses “médiacultures” qui s’expriment sur le réseau Internet forment une mosaïque d’îlots communautaires souvent transnationaux qui sont autant de lieux de ritualisations claniques. On pourrait citer les “geeks”, accros de “cyberculture”, héritiers postmodernes des “fandom”, ces regroupements de “fan” issus de la littérature de science-fiction. Ou encore les tribus de “Nolife” pour lesquels “il n’y a pas que la vraie vie dans la vie” (8), adeptes de mangas et de jeux vidéo en ligne comme World of Wardcraft (9) où chacun grâce à son avatar peut se projeter au cœur d’une identité reconstruite et fantasmée.
Tous ces lieux où s’incarnent les nouveaux visages du concept de public et où les individus sont pris dans un devenir communautaire virtuel obligent à repenser les concepts d’identité, de communauté, de culture, d’espace de sociabilité, voire de réalité. Ils invitent à considérer le paysage public contemporain comme un entrecroisement de réseaux et de mouvements identitaires, un territoire où résonnent de plus en plus d’espaces culturels.
Article extrait de Projections n°27/28 • Mars - Juin 2008
Repris de Projections n°26 • Décembre 2007
• Notes
1 / Michel de Certeau, L’invention du quotidien - Tome 1 : arts de faire .
Gallimard, coll. "Folio essais", 1990.
2 / Voir le texte de Stuart Hall intitulé “Encodage / Décodage” dont la traduction est disponible dans le n°68 de la revue “Réseaux” et sur leur site internet, 1994. >> Lire l’article de Réseaux
3 / Mark Alizart, Stuart Hall, Eric Maigret & Eric Macé, "Stuart Hall, le Noir de la famille" in Stuart Hall . Ed. Amsterdam, coll. "Méthéoriques", 2007.
4 / Expression empruntée à Michel Foucault.
5 / Marshall Mc Luhan, Pour comprendre les médias , Ed. du Seuil, coll. "Points Essais", 1977.
6 / Eric Macé, Les imaginaires médiatiques, une sociologie postcritique des médias . Ed. Amsterdam, 2006.
7 / Idem.
8 / Devise de “Nolife”, la chaîne de télévision qui devrait être disponible courant 2008 sur la Freebox, citée in Ecrans.fr “Nolife, la télé qui réveille les geeks”, Astrid Girardeau, Erwan Cario.
9 / Célèbre exemple de Massively Multiplayer Online Role Playing Game (ensemble de jeux de rôles en ligne qui se jouent à l’échelle de la planète).







