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Le cinéma à portée de main par Benoît Labourdette - Retranscription par David Matarasso.

Pocket Films, qui fête en juin sa troisième édition, est le premier festival en France à avoir consacré le téléphone mobile comme un moyen d’expression artistique à part entière. Cet événement est organisé par le Forum des Images. Chaque année y sont projetés sur grand écran des films tournés par des artistes ou des amateurs.
Benoît Labourdette, Directeur artistique de la manifestation, évoquait lors des dernières Rencontres nationales cinéville, les enjeux esthétiques de ce nouvel outil.

L’initiative du festival Pocket Films a démarré fin 2004, quand nous avons su qu’allait apparaître la nouvelle génération des téléphones portables, forcément équipés de caméras vidéo. Le fait que chacun de nous, dans quelques années, aura dans la poche une caméra et un récepteur est nouveau. Au Forum des Images, nous avons trouvé important d’interroger ce phénomène. Il nous concernera tous, aussi bien à travers l’apparition de pratiques amateurs que nous ne connaissons pas encore, qu’à travers la vente de produits par le biais du téléphone.


: : L’œil de poche

Comme nous avions envie de poser la question en acte, nous avons proposé à des cinéastes, mais aussi à des artistes, des plasticiens, des écrivains ou des musiciens, de filmer avec des téléphones mobiles. Nous en avons prêté une centaine sans savoir ce que cela produirait. Contrairement à d’autres manifestations, soutenues par des opérateurs, qui commandent par exemple des films d’une minute, nous n’avions aucun principe pré-établi.

Et puis les films sont arrivés. Il s’est trouvé que les gens, majoritairement, avaient fait des films de cinéma destinés au grand écran. À notre grande surprise, cet objet doté d’une caméra mais qui n’en est pas une, était devenu un nouvel outil de cinéma. Quand Jean-Charles Fitoussi, cinéaste, m’a annoncé qu’il allait tourner un long métrage de fiction avec son téléphone, je ne l’aurais jamais imaginé. Le film, magnifique, s’appelle Nocturnes pour le roi de Rome et a été présenté au Festival de Cannes cette année, dans le cadre de la Semaine de la critique.

Cet outil amène plusieurs questions. Celle de la technique : que peut produire cette qualité d’image médiocre ? Celle du genre de films que l’on peut faire, de la spécificité d’un tel outil et de ce qu’il peut apporter à un créateur. Enfin, celle de l’éducation à l’image : quelle place peut-il avoir dans la pratique des jeunes ?


: : Grain numérique

La question de la technique est essentiellement un problème de résolution d’image. Une image numérique se compose de pixels, des points pouvant prendre 16 millions de couleurs possibles. Une image vidéo standard de télévision possède une résolution de 720 pixels par 576. Les premiers téléphones, sortis il y a deux ans, avaient une taille d’image de 176 pixels par 144, c’est à dire 32 fois plus petite que celle d’une télévision standard. Elle était très mauvaise. En 2007, la résolution est passée à 640 pixels par 480. C’est quasiment celle d’une image DV. Le problème de la qualité sera donc de courte durée.

L’aspect le plus surprenant de cette caméra est qu’elle donne l’impression que la vidéo n’a jamais existé. Elle est purement numérique. Son “grain”, qui n’est pas de nature vidéographique, évoque le Super 8. Jean-Charles Fitoussi est passé ainsi directement du 35 mm au téléphone portable sans jamais avoir fait de vidéo. Il s’y est très bien retrouvé.

La manière dont l’image est captée par un téléphone est très différente du mode d’obturation du cinéma ou de la vidéo. Il en découle une qualité de mouvements, d’ondulations, tout à fait spéciale, que des artistes se sont appropriés pour des films expérimentaux, des fictions ou même des documentaires.


: : Créer en mouvement

Pocket Films s’intéresse d’abord aux approches différentes de celles que l’on obtiendrait à l’aide d’une caméra classique. Nous avons présenté des artistes qui s’approprient les singularités de l’outil et auxquels celui-ci a peut-être ouvert des perspectives. Il possède plusieurs spécificités.

C’est une caméra que l’on a tout le temps en poche et qui permet de filmer à tout moment. Il n’y a pas si longtemps, on disait : “Si j’avais eu un appareil photo”. Un rapport différent à la mémoire est en train de s’instaurer. On peut porter un regard subjectif sur des évènements survenant à tout instant et cela se vérifie dans le domaine de l’information où de plus en plus d’images (tsunami, attentats) sont enregistrées en l’absence de journalistes. Chacun devient un reporter en puissance. En Angleterre, deux agences sont spécialisées dans la collecte et la revente de ces images et la BBC leur consacre l’un de ses services, ce qui démontre leur valeur.

Pouvoir filmer partout pose aussi des questions de droit à l’image, de droit de filmer. Des questions d’éthique, comme en soulève par exemple le happy slapping, ces “snuff movies” d’un genre nouveau, dans lesquels un groupe de personnes agresse quelqu’un, filme l’agression avec un téléphone et diffuse le film avec le même téléphone.

Une caméra traditionnelle, même toute petite, constitue un objet entre moi et le réel que je suis en train de filmer. Le portable n’est plus un médiateur entre l’œil et le réel. Avec lui, c’est le corps qui s’engage dans l’acte de filmer une image. Beaucoup de gens ne regardent même plus dans le viseur pour cadrer, on le voit dans les manifestations. Le plus étonnant est que cela produit des images stables, puisque l’outil fait partie du corps.

L’image captée avec un téléphone peut être immédiatement transmise à une autre personne. Nous avons vu naître des projets sur ce principe : je fais un film, je te l’envoie, tu me réponds par film interposé. Aujourd’hui, même les images que l’on produit soi-même font partie d’un grand zapping.

Cela change la relation au matériau, aux rushes. Avec notre partenaire technique, nous avons développé une application nouvelle : au lieu que les images soient enregistrées dans l’appareil sur une carte mémoire que l’on insère ensuite dans son ordinateur, elles sont enregistrées sur un serveur distant via le réseau. Où que je sois, j’ai accès à mes rushes. Je peux tourner sans limites de temps, choisir les plans, monter, publier mon film. Le portable devient à la fois la télécommande d’une caméra, d’un banc de montage, d’un projecteur, d’un diffuseur. C’est le mo-blog : la possibilité de créer et d’alimenter son blog en toute mobilité.

Puisqu’il est facile de se filmer soi-même, la pratique de l’auto-filmage est assez représentative de la production sur téléphone mobile et elle génère de nouvelles esthétiques.


: : Caméra-stylo

Pocket Films est partenaire d’écoles de cinéma comme la Fémis, Le Fresnoy, mais aussi de lycées, de BTS. Durant le festival, nous animons des ateliers de tournage et de montage avec des téléphones.

Le téléphone constitue un outil avec lequel on entretient une relation très forte, c’est un objet de valorisation personnelle, même pour les gens qui ont peu de moyens. En ce qui concerne les pratiques des jeunes de la vidéo avec téléphone, il est avant tout un outil de réception et de transmission d’images. Exemple : un petit film montrant un cambriolage, tourné par un vigile qui avait filmé son moniteur de surveillance. Les jeunes se sont beaucoup envoyé ce film – on appelle cela les “films viraux”. Face à cela, nous ne pouvons pas grand-chose sinon, comme nous l’avons fait, proposer des “Films de la semaine” plus intéressants et plus construits sur le plan artistique, que les gens puissent s’échanger.

L’enjeu plus essentiel, selon moi, est : comment s’exprimer avec cet outil ?
Je rapprocherais le téléphone mobile du stylo, et les ateliers que l’on peut proposer avec lui, des ateliers d’écriture. Quand vous proposez un atelier d’écriture, vous vous adressez à des personnes qui, tout d’un coup, par un échange, voient une porte s’ouvrir. Soudain, on s’exprime, on construit des choses pour soi et les autres. L’enjeu de l’éducation à l’image se situe dans cette construction que l’on peut avoir de soi-même, avec les autres, dans la pratique de l’image.

L’expression ne doit pas se limiter à la narration, qui est peut-être ce qu’il y a de moins intéressant dans le cinéma. Avec un outil comme le portable, chacun peut faire des choses abstraites, en percevoir la beauté et l’intérêt pour l’autre.

Face à ces nouveaux outils, à ces flux d’images, certains revendiquent la nécessité de continuer à parler du cinéma avec un grand “C”. Je pense qu’il faut continuer à parler de cinéma en prenant en compte ces nouveaux moyens de production et de diffusion. Quand Georges Méliès, qui réalisait des spectacles de magie, est venu voir les Frères Lumière pour leur acheter une caméra, ils lui ont dit qu’elle n’était pas destinée à cela, qu’il s’agissait d’une expérience scientifique. Au départ, d’ailleurs, la caméra n’existait pas en tant que telle : c’est une seule et même machine qui faisait office de caméra, de développeuse et de projecteur – à la manière du téléphone mobile. Et puis, des artistes se sont appropriés cet outil et ils en ont fait quelque chose.

Benoît Labourdette
Propos retranscrits par David Matarasso
Article extrait deProjections n°27/28 Mars - Juin 2008




• Films réalisés avec téléphone mobile à visionner sur le site du festival
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