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La « dernière image » : la place de l’image dans l’internet adolescent Par Réjane Hamus-Vallée

Afin de cerner au mieux la pratique des jeunes (12-17 ans) vis-à-vis des images sur internet, il est nécessaire de croiser les approches statistiques avec une analyse approfondie de certains sites (de diffusion, streaming, réseau social et MMORPG). Assiste-t-on à une révolution en profondeur – la fracture numérique – ou à un simple déplacement technologique des questions posées par les images et par leur position au sein de la sphère des adolescents – au sein de la société en son ensemble ?

Derrière chaque « nouvelle technologie » se cache en fait une « dernière technologie [1] : la plus récente à être mise sur le marché, avant qu’une autre « nouvelle » ne vienne la détrôner. Ainsi internet s’insère dans une histoire des technologies, et la toile ne fait pas table rase de ce qui existait avant. Bien au contraire, comme toute technologie naissante, internet a débuté en copiant, tant bien que mal, ce que faisaient les autres arts, les autres médias, avant – c’est « l’effet rétroviseur ». Cependant, cette phase de « retour vers le passé » semble désormais s’éloigner. En 10 ans, le nombre d’internautes a explosé : en 2010, 99% des jeunes de 12 à 17 ans [2] sont internautes, et 94% ont un accès internet à domicile... Ces jeunes, plus connectés, plus longtemps, représentent la part la plus visible de l’iceberg. Leurs pratiques mettent en abyme le rapport aux techniques et surtout à l’image, qui se déplace dans notre société. Les jeunes, prescripteurs d’achat et donc cible marketing lucrative, sont-ils aussi prescripteurs de comportement ?

: : L’écran, omniprésent

C’est une évidence : les jeunes d’aujourd’hui sont les adultes de demain. Tout l’enjeu est de comprendre comment ces « digital natives », ceux qui sont nés avec internet, emploient ces technologies numériques. Or, autre évidence, ces jeunes sont entourés d’images : elles sont présentes partout (télévision, ordinateurs dans le foyer mais aussi à l’école), tout le temps (plus de 37% surfent sur leur téléphone portable, et même 52% chez les 18-24 ans).

D’autant que l’activité préférée des jeunes, après la recherche et la communication reste bien la consultation de vidéo : 80% des 12-17 ans la pratiquent. Les sites YouTube et Dailymotion par exemple reçoivent un taux de satisfaction particulièrement élevé chez les moins de 18 ans. Si la musique se taille une place de choix parmi les visionnages de YouTube, la vidéo qui récolte plus de 10 millions de vues sur Dailymotion n’est autre qu’un clip des multiples exploits de Rémi Gaillard, réalisateur-acteur de courtes vidéos autour d’impostures, de gags et de pastiches divers. Une de ses vidéos intitulée Décathlon par exemple montre le personnage faire la course à côté d’un tramway (sur la voie du tramway opposé), courir sur la route, ou encore récupérer un melon d’un étal pour le jeter, au grand dam du commerçant. Le nombre attire le nombre, et c’est parce qu’il réussit à avoir un grand nombre de vues que Rémi Gaillard fidélise son public. C’est aussi parce qu’il passe régulièrement à la télévision que sa notoriété croît. Or, les aventures de Remi Gaillard ne sont pas neuves : le principe de ces exploits était déjà celui des fous de Jackass sur MTV, eux-mêmes héritiers pas si lointains du cinéma burlesque des années 20...

: : La circulation des images

Si les jeunes sont plus devant leur ordinateur que devant la télé, la proportion est somme toute assez proche : 16 heures par semaine sont consacrées à internet, contre 14 pour la télévision. On ne peut pas dire que la télévision soit une pratique minime, loin de là. D’autant que télévision et cinéma restent le modèle dominant, internet restant souvent complémentaire, directement lié à ces deux autres sphères. Les « tweet [3] » les plus populaires émanent de stars consacrées par le cinéma ou la télévision (acteurs, chanteurs, animateurs télé), sorte de « modèles » à la façon dont Edgar Morin remarquait, dès 1957, que les Stars incitaient les spectateurs à adopter telle tenue, ou telle coiffure (la choucroute BB). Le lien est d’autant plus fort entre les différents médias qu’il n’est pas rare qu’un ado regarde la télévision sur son ordinateur (un tiers d’entre eux), commentant les images sur les réseaux sociaux au moment où il les reçoit (transmedia ultime). Le modèle de la « télévision connectée » en cours de lancement en France, inverse cet « ordinateur télévisé » adolescent – mais il se fonde sur le même principe de la « convergence média », une machine pour tout faire.

Enfin, autre signe montrant à quel point les images « classiques » sont importantes, le poids du téléchargement (illégal) et du streaming. Les chiffres sont éloquents : 59% visionnent des vidéos en streaming, 28% en téléchargent. Dans le même temps, les ados sont aussi ceux qui vont le plus au cinéma – plus de 90% des jeunes de 12 à 17 ans sont allés au cinéma au moins une fois en 2010. Et curieusement, si les jeunes acceptent de voir des images de très mauvaise qualité sur la toile, avec des sous-titres bourrés de fautes d’orthographe pour les séries US, les attentes vis-à-vis du cinéma se portent vers une qualité toujours plus grande, avec notamment leur goût pour les films en 3D relief ou pour les jeux vidéo de plus en plus « réalistes » (World of warcraft). Chaque support présuppose une attente particulière, le côté « sortie » du cinéma prenant parfois le pas sur le contenu. Là aussi, cette « dernière technologie » qu’est internet force les « précédentes » à se redéfinir par rapport à lui [4].

: : Le paradoxe des images

L’écart entre le téléchargement toujours plus important et l’augmentation des sorties en salle n’est là qu’un des innombrables paradoxes de l’image sur la toile. Ainsi, internet est il un mixte entre sphère privée et publique, avec une frontière pas toujours évidente, entre l’individu et le collectif, l’envie d’être vu (et donc de se démarquer) et l’envie, dans le même temps, de se noyer dans un flot d’images exponentiel. De même, l’échange d’images, objet immatériel, par mail, mms ou sur les réseaux sociaux, fait d’elle à la fois un objet insignifiant, circulable à souhait (désacralisée), et une monnaie d’échange prédominante, essentielle quand on sait le poids du regard et de l’image de soi chez les jeunes (resacralisée). Même le simple coup de fil se transforme en discussion web cam sur les messageries instantanées…

Ce poids de l’image sur internet oblige l’utilisateur à se définir par rapport à elles, et à réfléchir sur ces images. La « banale » création d’un avatar pour un forum implique toute une série de questions : quelle image choisir, qu’est-ce que la photo sélectionnée au final va véhiculer sur moi ? Le décalage, bien souvent, entre l’ado et l’image qu’il donne lui permet, implicitement, de savoir à quel point l’image est trompeuse : personne n’est dupe sur la toile, même si cette méfiance est souvent teintée de croyance, paradoxe de l’image. De même sur facebook, quelle mise en scène de soi laisse-t-on apparaître ?

Poster une image, la commenter, sont autant de moments où l’esprit critique s’exerce, où une réflexion, si minime soit-elle, se tient sur la place de l’image dans son ensemble. Un soupçon d’éducation à l’image permettrait de rendre cet implicite beaucoup plus évident chez les jeunes, et une meilleure prise de conscience de ce que l’image veut dire. Car sur internet, le droit à l’oubli n’existe pas, et l’image, aussi virtuelle soit-elle, a évidemment un impact sur le « monde réel ». La toile reste le lieu de la trace, tellement démultipliée qu’elle en devient impossible à effacer : l’image-mémoire par excellence, pour le meilleur et pour le pire.

Réjane Hamus-Vallée
Réjane Hamus-Vallée est maître de conférences en études cinématographiques et audiovisuelles au sein du département Sociologie de l’université d’Evry-Val-d’Essonne. Elle collabore régulièrement à la revue Repérages et est l’auteur, entre autres, de l’ouvrage intitulé Les effets spéciaux, paru en 2005 dans la collection « Les petits Cahiers », co-éditée par les Cahiers du cinéma et le Scéren-CNDP.

Notes

[1Cinéma et dernières technologies, F. Beau, G. Leblanc, P. Dubois, De Boeck, 1998.

[2Les chiffres sont issus de l’enquête du CREDOC publiée en décembre 2010, « La diffusion des technologies de l’information et de la communication dans la société française ».

[3Remarquons qu’en quelques mois Twitter s’est imposé en 2009, micro blogging remplaçant les blogs, plus longs, moins rapides. L’accélération du temps et des modes est aussi sensible à travers la montée, et la déchéance rapide, des sites, tel skyblog.

[4Quand la télévision est arrivée, les médias ont dû redéfinir leurs rôles, et les limites de leurs interventions : « la radio annonce l’évènement, la télévision le montre, la presse l’explique ». Et internet dans cette répartition ?