:: Etat des lieux
Qu’est-ce que fait un téléphone portable aujourd’hui ? Et en particulier les téléphones des jeunes : conversation, SMS, email, agenda, répertoire, récepteur TV, lecteur mp3, appareil photo, caméra vidéo, internet, visiophone, GPS... et demain carte bleue, carte orange, magnétoscope, ordinateur...
Le téléphone, en 2006, est ce qu’on appelle un outil “convergeant” : il remplit plusieurs fonctions à la fois. Tout cela peut paraître gadget de prime abord. Mais :
• Les SMS ont apporté, quoi qu’on en pense, de nouvelles pratiques d’écriture, un nouveau langage, qui nous concerne tous (qui n’a jamais été surpris devant un SMS comme devant une langue étrangère, parfaitement maîtrisée par les jeunes).
• Les événements importants, ou dramatiques, sont de plus en plus souvent relatés à la télévision au moyen des images faites par les gens eux-mêmes avec leurs téléphones, images que des journalistes n’auraient jamais pu faire car ils ne peuvent pas prévoir l’explosion de l’usine, ou l’attentat... Il y a des agences (par exemple Scoopt) dont le métier exclusif est la collecte et la revente de ces images (Zidane fumant une cigarette, vendu très cher !), la BBC a un service entier dédié à la collecte de ces images.
• Le téléphone devient un vrai récepteur de télévision, utilisé chez soi. Sa télévision à soi...
• Le téléphone est aussi la mémoire et le projecteur de toutes ses photos et vidéos, l’outil du partage de sa bibliothèque audiovisuelle intime. Dans les gares et les transports en commun, les gens se montrent leurs films et leurs photos sur leur téléphone. On lit toujours, par dessus l’épaule, le journal people du voisin, mais aussi, et de plus en plus, on découvre, par dessus l’épaule de son voisin ou de sa voisine, son jardin secret, ses photos, films et messages intimes.
Les professionnels des médias ne s’y trompent pas, ils savent que la diffusion de l’intimité de chacun est une valeur marchande. On invente aujourd’hui les chaînes de télévision de demain, pour téléphones entre autres, sur le principe du “user generated content” : le contenu est créé par les gens eux-mêmes. Loft story en vrai.
:: Perspectives
On peut donc critiquer facilement ces nouvelles pratiques, en repérer les aspects aliénants, et entraîner dans le jugement les jeunes eux-mêmes. Mais d’un autre côté, ces images, produites, conservées, diffusées, avec le téléphone, ne portent-elles pas en elles une expression très forte de la subjectivité, une occasion de poser son regard sur les choses, de construire son esprit critique. Cette position de chacun d’avoir la responsabilité de la production d’images potentiellement diffusées, n’est-elle pas aussi une formidable ouverture pour l’affirmation de sa subjectivité, de sa créativité, de la construction de soi ?
Depuis un peu plus d’un an de “vrais” films, sont tournés avec des téléphones portables : fictions, documentaires, pamphlets, poèmes visuels, expérimentations, humour à la première personne... Ces films sont différents, apportent des regards neufs, des dynamiques de création, une spontanéité, très fortes. Cette caméra va partout où une caméra ne peut pas entrer, cette caméra est tout le temps dans la poche, elle est là dans les moments de solitude ou les moments importants. Elle invite les artistes à de nouvelles perspectives de création. Elle invite tout un chacun à être potentiellement créateur. Le Forum des Images (association de la Ville de Paris) organise un festival consacré au sujet, le Festival Pocket Films. Des cinéastes rejoignent cette initiative, les grandes écoles de cinéma (la Fémis par exemple) proposent ce champ d’investigation à leurs étudiants. Au Festival de Cannes, en 2006, un long métrage de fiction entièrement tourné avec téléphone ( Nocturnes pour le Roi de Rome , de Jean-Charles Fitoussi) était présenté à la Semaine de la critique. Ces films tournés avec téléphone circulent dans les festivals du monde entier.
Tout le monde ou presque peut prendre un stylo et décider d’écrire quelque chose, de s’exprimer, de construire des choses importantes par ce moyen là, et en premier lieu sa construction personnelle, l’ouverture vers l’expression de soi. C’est un possible, dont la première étape est peut-être d’écrire sur les murs. A partir de là, chacun a la liberté d’imaginer d’autres lieux pour son expression. Le téléphone a peut-être désormais ce statut. Toute personne équipée d’un téléphone peut potentiellement créer un film avec, inventer une histoire pour sublimer quelque chose, et le transmettre aux autres. Utiliser ce moyen, moderne, si largement partagé, pour construire une relation forte, vraie, aux autres, amène à questionner et à construire sa place dans le corps social. Une problématique est ouverte à partir du “happy slapping” (filmer quelqu’un en train de se faire frapper par d’autres) quant à l’expression et la mise en lumière de la violence. Cette question n’est pas spécifique à l’utilisation du téléphone, mais à un symptôme, qui cherche des moyens pour s’exprimer. Travailler autour de l’utilisation du téléphone permet d’ouvrir de nouvelles possibilités de rencontres et d’élaboration, un champ largement ouvert aux jeunes, qu’ils vont pouvoir s’approprier. Et sans doute inventer de nouvelles formes de créativité, qui méritent d’être initiées, accompagnées, soutenues.
Benoît Labourdette
7 nov. 2006







