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En quête du réel ! Interview de Jean-Pierre Thorn par Jean-Marc Génuite

Compagnon de route du mouvement hip-hop auquel il a consacré trois films, Jean-Pierre Thorn est un cinéaste engagé qui rêve de ciné-opéra et de comédie musicale. Lorsqu’il aborde l’espace sur-médiatisé des banlieues, il progresse à la marge de l’imagerie dominante qualifiant ces territoires urbains.
Rencontre avec un cinéaste pour qui Oser lutter oser vaincre (1968), le titre de son premier long métrage, est moins un mot du passé, qu’une éthique politique.

Jean-Marc Génuite : Bouda, le protagoniste d’ On n’est pas des marques de vélo est un personnage dont la présence s’impose avec force.

Jean-Pierre Thorn : Certains espaces du film sont aussi très forts comme celui de la casse auto qui symbolise pour moi une société qui casse littéralement sa jeunesse. Par l’intermédiaire de la danse la vie renaît d’un décor de destruction. Cette situation scénographique je ne l’ai pas inventée, c’est le hip-hop des années 80 qui l’a créée. Les premières “fêtes et forts” racontées par Kool Shen ont vraiment eu lieu au milieu d’une casse auto.

JMG : C’est un mouvement qui renaît de l’espace des déchets. Le rebut correspond à l’image sociale dans laquelle l’idéologie dominante cantonne les “jeunes de banlieues”

JPT : Après vingt ans de construction d’une image aussi dégradante, stigmatisante, on aboutit à une situation où un ministre de l’Intérieur peut se permettre de parler de “racaille qu’il faut nettoyer au Kärcher”. Nous sommes là au degré zéro de l’image formatée que la télévision impose à longueur de temps. Dès qu’une voiture brûle, tous les journaux envoient dix caméras, par contre, dans ces espaces, tout ce qui témoigne d’une production vivante n’intéresse personne et se retrouve réduit à de la sous-culture. Ce qui me bouleverse dans ces espaces urbains c’est la manière dont l’humain résiste à l’image dans laquelle la société veut l’enfermer, la façon dont il continue à créer de la vie.

JMG : L’une des choses que Serge Daney nous a apprise, c’est que le réel résiste toujours. Votre cinéma, par ses préoccupations, ne participe-t-il pas d’un geste visant à faire revenir un peu de ce réel ?

JPT : Aujourd’hui l’image médiatique est un écran sur le monde qu’il faut crever pour atteindre le réel. C’est le rôle que j’assigne au cinéma par rapport à la télévision : aller par-delà l’imagerie d’Epinal, du côté du hors-champ.
Le projet artistique que je précise d’un film à l’autre, consiste à inventer du ciné-opéra, à créer de la couleur. Si je pouvais travailler en scope, je le ferais. Les espaces de la banlieue sont riches de contradictions, d’énergies. La comédie musicale se trouve là où l’on pense qu’il n’y a que de la grisaille.

JMG : Ces gestes qui engagent une conception du cinéma sont aussi des actes politiques. L’exploration du hors-champ de l’imagerie médiatique constitue-t-elle en soi un acte politique ?

JPT : Absolument et je le revendique. Je suis catastrophé par cette société de plus en plus compartimentée où les centres ne connaissent plus la périphérie et où il n’existe plus de passerelles. À la fin d’On n’est pas des marques de vélo, j’ai volontairement placé une scène où l’on voit Bouda sur le toit de son immeuble montrant le Sacré Cœur. Paris est à trois kilomètres et on a l’impression que les deux espaces sont complètement étrangers. Je suis sidéré de voir à quel point les gens ne passent pas le périph.

JMG : La frontière est plus symbolique que géographique… Quel regard portez-vous sur les “films de banlieue” ?

JPT : Ils évitent rarement les clichés. Je trouve passionnant Le bruit, l’odeur et quelques étoiles d’Eric Pittard et j’aime aussi Wesh Wesh , qu’est-ce-qui se passe ?

JMG : Les films qui ont connu le plus de succès sont ceux qui véhiculent des stéréotypes éculés, c’est le cas par exemple de La Haine . Le contraste avec votre travail est intéressant. Vous, vous partez du réel pour construire vos films, La Haine son origine c’est l’imagerie télévisuelle.

JPT : Ce film mythifie encore plus l’image dominante. En tant que cinéaste, je cherche à ce que l’itinéraire de mes personnages ne soit pas uniquement individuel. À travers un individu, il faut que l’on entrevoie quelque chose de plus fort que lui. Je tente d’atteindre l’épique au sens où Brecht l’entendait : “ne dites jamais “c’est naturel” afin que rien ne passe pour immuable”. À partir de l’histoire de Bouda, je présente l’Histoire d’une génération, d’une époque. Faire kiffer les anges et même On n’est pas des marques de vélo parlent d’événements qui ont eu lieu dans les années 80, à l’époque du triomphe de la gauche Mitterandienne. Le refus de cette “gauche gestionnaire” de considérer qu’il existait des milieux populaires avec une jeunesse prête à s’investir dans des projets est incompréhensible. Pour ma part, j’ai filmé l’expression de cette volonté, de ce désir sur le terrain culturel de la danse. Le corps libère des vérités que les mots n’arrivent pas à énoncer. Ces années 80 accouchent aujourd’hui des émeutes dans les banlieues et toute la classe politique est responsable. L’espace public est devenu un néant et le religieux l’occupe souvent.

JMG : le religieux comble aussi l’absence du politique.

JPT : Dans Allez, Yallah ! j’ai filmé une crèche intégriste à Vaulx-en-Velin vers laquelle les parents se tournent faute de lieux publics pour garder leurs enfants. Toutes les femmes y sont comme des talibannes sous le voile et les enfants ne sont plus éduqués que sur une base religieuse.

JMG : Votre démarche de cinéaste ne s’apparente t-elle pas à celle d’un avocat, avocat du réel et de ceux qui n’ont pas les moyens d’en avoir un ?

JPT : Peut-être, mais j’estime que je ne suis pas un porte-voix, plutôt un accoucheur. J’essaie par le montage de faire cohabiter des contradictions. J’évite que le processus de compréhension soit explicitement délivré. J’ai été nourri par la théorie du montage d’Eisenstein et Allez, Yallah ! en porte la trace. Dans le film, il y a deux caravanes, une au Maroc et une autre en France dont les histoires s’éclairent mutuellement tout au long du récit. Le sens du film émerge de leur juxtaposition. On pense être une société moderne, libérée et en fait on s’aperçoit que les femmes du sud, avec leur énergie et leur exigence d’égalité ont beaucoup à nous apprendre.

JMG : En employant le terme d’avocat, il s’agissait de dire que votre cinéma se fixe comme ambition d’aider les autres à s’exprimer. C’est un geste politique et démocratique.

JPT : Là, je suis d’accord. Pourtant, je préfère le mot d’accoucheur ou comme disait Serge Daney, de passeur. J’ai acquis toute une technique pour amener les personnes à parler. Basée sur un processus de mise en confiance, elle inclut l’explication du projet cinématographique avant le tournage et construit un rapport particulier au temps. Ce temps-là, la télévision ne le prend pas. Bien souvent les journalistes ne filment que la surface des choses, plaquent un discours idéologique préétabli. D’où l’importance du cinéma.

JMG : Pour qu’un cinéma échappant aux schémas dominants soit possible, ne faut-il pas d’abord que le cinéaste croit dans les potentialités politiques de son moyen d’expression ?

JPT : Lorsque j’ai vu Le dieu noir et le diable blond de Glauber Rocha, j’avais 20 ans. Dans le dossier de presse d’ Allez, Yallah ! je cite une phrase du cinéaste : “L’art révolutionnaire doit être une magie capable d’ensorceler l’homme à tel point qu’il ne supporte plus de vivre dans cette réalité absurde”. Pour “décaper” le réel je fais un énorme travail sur l’étalonnage numérique, je soigne la composition de mes bandes-son, j’utilise tous les moyens de l’artifice. Mon rêve est de réaliser une comédie musicale ! Ce qui me fascine dans le cinéma, c’est de partir du réel et pour le donner à lire, d’en amplifier les contradictions en utilisant tous les moyens qu’il m’offre. Ce sont les concepts qu’Eisenstein a développés à partir de la notion d’organicité. Pour moi, l’art est toujours l’unité des contraires. Il faut travailler les contradictions artistiques, celles des cadres, des couleurs, des musiques et il est nécessaire que ces contradictions formelles soient en homothétie avec le réel. Si vous trichez, cela ne fonctionne pas.

JMG : Il s’agit de faire vivre des témoignages et de mettre le réel dans les meilleures dispositions possibles. Tout ceci nous amène du côté du cinéma qui témoigne et du film témoin. Témoigner, c’est laisser une trace d’un événement réel. Comment On n’est pas des marques de vélo circule-t-il dans l’espace public ?

JPT : Récemment, j’ai encore été invité à Saint-Brieuc par des jeunes qui ont monté le festival “zéro à la tolérance zéro”. Une fois à Martigues, après une projection, des jeunes m’ont dit “merci monsieur de parler en bien de nous”. Pour moi, une telle réaction valide ma démarche cinématographique.
Il est incroyable qu’un acte qui consiste à restituer à la jeunesse des quartiers populaires une parole dont elle est dépossédée paraisse aussi inhabituel…

JMG : La plupart des images de banlieues étant du côté de l’accusation, quand vous détournez cette idéologie et montrez ce qui se passe à la marge, ne rendez vous pas justice à cette jeunesse ?

JPT : Sans aucun doute et là on retrouve la notion d’avocat ! Sur Allez, Yallah ! aucune chaîne de télévision ne voulait s’engager. Pour "Envoyé spécial", il aurait fallu mettre une caméra cachée dans la crèche intégriste alors que ce qui m’intéressait c’était le dialogue entre des femmes intégristes et des marocaines qui luttent pour l’émancipation des femmes. À la tête des médias, il y a la peur d’aborder les problèmes complexes de la société, de se confronter au réel. C’est une fuite devant le réel.

Propos recueillis par Jean-Marc Génuite
Article extrait de Projections n°27/28 Mars - Juin 2008