:: La Protection judiciaire de la jeunesse prend en charge des jeunes placés sous main de justice. Quelles spécificités présente ce public ?
Sur le plan juridique, il s’agit de mineurs âgés de 13 à 18 ans, garçons ou filles, pris en charge au titre civil (protection de l’enfance) ou pénal (traitement de la délinquance). À la marge, nous nous occupons aussi de jeunes majeurs entre 18 et 21 ans (majoritairement pris en charge au titre civil) ou de moins de 13 ans.
Ce qui caractérise ce public va évidemment bien au-delà de ce que l’on peut en dire au niveau juridique. Sans entrer dans les détails sociologiques et psychologiques, on peut dire qu’il se caractérise par de fortes carences, éducatives, affectives, familiales et sociales, par des degrés de déscolarisation ou de désinsertion suffisamment forts pour que nous nous occupions du jeune dans sa globalité et pas seulement sur un plan judiciaire. C’est en partant de ces carences que l’on définit un projet éducatif adapté.
:: Dans le cadre de ce projet éducatif, quel est le rôle des actions culturelles ?
Elles servent de média pour entrer en relation avec les jeunes qui nous sont confiés. Ceux-ci ont souvent des rapports compliqués à l’autorité, à l’adulte, à la parole, à l’expression. Il est difficile pour un professionnel de l’éducation du Ministère de la justice de rentrer en lien avec un jeune de façon frontale, en se servant simplement de la mesure judiciaire qui lui a été confiée. L’action culturelle permet de rencontrer le jeune tel qu’il est en lui-même, avec tout ce qu’il connaît, tout ce qu’il peut faire, son histoire, ses appétences, ses potentialités. Le but premier n’est pas de faire accéder à des connaissances élaborées sur le plan artistique (même si cela peut être le cas à long terme). C’est de voir ce que le jeune perçoit et comprend de ce média, de lui montrer qu’il sait s’exprimer et de mettre cette parole en lien avec sa vie.
:: La PJJ met en place des actions culturelles dans divers domaines, par exemple la bande dessinée avec l’opération “Bulles en fureur”. Les actions liées au cinéma et à l’audiovisuel apportent-elles quelque chose de particulier ?
Le cinéma a été utilisé par de nombreux services - décryptage de films avec des jeunes afin de faire émerger la parole, réalisation, etc. “Des cinés, la vie !” prolonge cette démarche et la généralise auprès de services qui n’utilisaient pas le cinéma.
Ce média présente pour nous beaucoup d’intérêt car il est “immédiat”. Les adolescents peuvent entrer tout de suite dans l’œuvre, percevoir ce qui leur est proposé. C’est aussi un média qu’ils connaissent. Ils ont avec lui un rapport souvent commercial, le consomment pour se divertir, pas pour la qualité artistique. À partir de ce média simple et connu, qui ne nécessite pas une grande approche pédagogique préalable, on peut travailler sur la complexité des perceptions de l’adolescent. L’opération “Des cinés, la vie !” illustre ce principe. On projette des films et on construit un débat, on problématise le rapport que le jeune récepteur peut avoir avec l’image.
L’autre intérêt est que les films mettent en scène un propos, un point de vue. Nous demandons aux jeunes de se positionner par rapport à celui-ci, d’essayer de penser librement. L’action culturelle sert à construire son rapport à la société et au monde. Dans “Des cinés, la vie !”, cela passe aussi par le fait de formaliser son expression par un vote.
:: Quel bilan et quels enseignements avez-vous tiré de la première édition de “Des cinés, la vie !” ?
L’adhésion des jeunes à l’opération et la qualité des votes (les films choisis et les raisons de ces choix) ont montré que ces adolescents savent prendre à contre-pied l’image que l’on se fait d’eux, pour se forger leur propre opinion. Nous avons été surpris en voyant Siki (1) en troisième position dans les votes : un film en noir et blanc avec une partie en néerlandais sous-titrée, nous pensions que cela les rebuterait. Le premier enseignement est qu’il ne faut pas travailler sur une opération culturelle avec nos représentations et nos propres clichés. Il faut pouvoir présenter aux jeunes toute la palette de ce qui existe, à eux de choisir ce qui leur plait, les émeut, les fait réfléchir.
Nous avons aussi fait un constat (que nous allons essayer de travailler sur l’année à venir) : la distinction entre les “films miroirs” et ceux qui proposent aux jeunes un univers différent de ce qu’ils connaissent. Dans le comité de pilotage, l’an dernier, nous imaginions que certains jeunes seraient très sensibles aux films-miroirs et que d’autres chercheraient plutôt à être surpris. De fait, le résultat des votes a confirmé cette diversité. Il faut réfléchir au fait que les jeunes qui recherchent spontanément les films-miroirs cherchent en réalité à être rassurés. Ils veulent voir ce qui ne les déstabilise pas. Il faut peut-être prévoir une modalité pédagogique d’accompagnement un peu plus exigeante afin d’essayer de les amener vers ce qui ne leur ressemble pas. On en revient à la visée pédagogique : changer son rapport à l’image, se construire un rapport au monde, cela n’est possible que si l’on va voir ce qui se passe dans le monde. À l’adolescent qui a vécu dans un quartier difficile et qui choisit d’abord le film qui se déroule dans un quartier difficile, il est deux fois plus important de montrer tous les autres films ! Mais il n’est pas évident de mobiliser ces jeunes sur une heure de projection : dès qu’une chose ne les intéresse plus, ils veulent “en sortir”. La mission des éducateurs est justement de les encourager à s’accrocher au film.
:: Les éducateurs de la PJJ ont-ils accès à des formations d’éducation à l’image ?
Au plan institutionnel, non. Certains éducateurs ou professionnels ont une forte appétence pour le cinéma et ils ont suivi dans leur parcours personnel des formations ou co-animé des opérations cinéma.
Nous éprouvons un déficit de formation de nos professionnels sur les actions culturelles et sur l’accompagnement des mineurs vers ces actions. Même s’il n’y a pas de clés, il existe des préalables pédagogiques à poser quand on accompagne un jeune vers un média culturel : savoir déminer ses a priori, ne pas conditionner la pensée du jeune - car on est vite tenté en tant qu’adulte, pour se rassurer, de conditionner un peu la pensée, c’est à dire de fermer l’angle d’approche de l’oeuvre. Avec nos partenaires (CNC, DDAI du Ministère de la culture et de la communication et Kyrnéa), et avec notre école institutionnelle, nous prévoyons de construire un programme de formation sur cette problématique.
Article extrait de Projections n°27/28 • Mars - Juin 2008
• Note
(1) Documentaire de Niek Koppen (1992) sur le premier Africain champion du monde de boxe.
• Annexe
“Des cinés, la vie !”
“Des cinés, la vie !” est une opération destinée à sensibiliser à l’image les jeunes pris en charge par la PJJ. D’octobre 2007 à janvier 2008, les jeunes, accompagnés par leurs éducateurs et des professionnels du cinéma, voient une sélection de courts métrages sur le thème “Vivre ensemble” et en débattent. Chaque jeune vote ensuite pour le film qu’il a préféré. Ces votes donnent lieu à l’attribution du prix “Des cinés, la vie !”, remis par les jeunes au réalisateur lors d’une journée festive qui sera accueillie le 28 mars 2008 à la Cinémathèque française.
Renseignements :
Kyrnéa International
Patrice Lhuillier, Chef de projet "Des cinés, la vie !"
Tél. : 01 47 70 71 71
dclv@passeursdimages.fr
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