Les banlieues sont des lieux où les faisceaux identitaires qui peuvent se manifester à partir de mémoires diverses et parfois contradictoires possèdent le plus de sens.
Par ailleurs, lorsqu’on s’intéresse aux cultures populaires issues des banlieues, il est nécessaire de faire preuve de prudence, car on ne peut pas les considérer comme des lieux de cultures exclusivement populaires. Elles se combinent, se marient avec les cultures savantes ou bourgeoises, mais aussi avec les cultures globales, transnationales et mondialisées.
Pendant le temps dont je dispose, je vais essayer de privilégier quelques idées et de faire en sorte qu’elles soient compréhensibles.
Le premier élément culturel que j’aborderai concerne le domaine des langues. Récemment, un ministre déclarait sur l’antenne d’une radio que le verlan ne serait pas une langue, qu’il ne s’agirait pas d’une pratique respectable et qu’il y aurait même quelque chose d’honteux à le parler. Pourtant, le verlan est bien une langue. C’est même un ensemble linguistique fort riche et complexe qui se différencie de la langue Française tout en y appartenant et qui, avec une réelle vigueur s’" accroche " au Français tout en le modifiant. Le verlan peut même aboutir à des manifestations littéraires reconnues. Parmi les livres écrits en verlan ou en français " verlanisé " on eput par exemple citer le roman Dit violent de Mohamed Razane récemment publié chez Gallimard. À l’opposé de cette publication par un éditeur reconnu des milieux institutionnels, le verlan reste essentiellement une langue parlée et à ce titre, bénéficie du charme, de la vigueur et de la plasticité d’une langue orale. Très imaginative, cette langue varie d’une cité à l’autre, d’une époque à la suivante, parfois même d’une année sur l’autre et ce ne sont pas uniquement les mots qui subissent des modifications, mais les expressions, les façons de les énoncer, les postures, les accents. Le verlan est une langue extrêmement métaphorique, inventive, au sein de laquelle les expressions drôles et chatoyantes se succèdent les unes aux autres. À la sortie des collèges, elle donne lieu à de remarquables concours où les jeunes se lancent des défis de rapidité, d’habileté en faisant preuve de truculence autant que de poésie.
Le verlan, comme autrefois les dialectes régionaux, est souvent considéré avec un mépris qui relève d’une inculture manifeste si l’on tient compte des multiples façons avec lesquelles il pénètre le Français. Si par exemple vous observez la manière dont les gens parlent dans la vie courante, vous vous apercevrez qu’ils sont souvent influencés par des expressions, des tournures, des accents venus du verlan.
Après le verlan, j’évoquerai volontiers les Arts de la rue dont le sort témoigne de la difficulté des arts populaires à se faire admettre comme des arts véritables. Ils ne parviennent à la considération que qu’à la condition d’être préalablement reconnus par le marché de l’art. On peut signaler, que lors de la dernière vente d’Artcurial, prestigieuse galerie d’art contemporain de la place Parisienne où se trouvaient proposés des tableaux de Picasso, de Braque, de Degas, la vente la plus importante en terme financier fut à mettre au crédit de l’artiste Jean-Michel Basquiat. Américain d’origine haïtienne qui a très vite été reconnu en s’imposant sur le marché de l’art New-Yorkais, J-M Basquiat a commencé dans les années 50 en peignant dans la rue. Il a d’ailleurs continué à y peindre jusqu’à ses derniers jours, y compris selon les modalités de la peinture dans la rue, parfois fortement " chargé " de substances stimulantes indissociables de la puissance de son tempérament.
Parmi les ensembles complets formant les Arts de la rue, nous pouvons citer le Tag ou le Graph, mais aussi la Break dance et le Smurf qui font pénétrer l’art chorégraphique de la rue dans le corps de la production instituée ou reconnue. Il y a également le Rap, ensemble riche et complexe qui, dans ses diverses formes, foisonne de musiques diverses s’articulant les unes aux autres et de chansons qui sont autant d’expressions poétiques qui pourraient de damer le pion à certains grands poètes du 19e siècle.
Je rappelle que les arts de la rue ne sont pas l‘émanation exclusive des milieux populaires comme en témoigne l’origine bourgeoise de bon nombre de jeunes Grapheurs et Taggeurs. Pourtant, tous ces artistes sont solidaires dans la pratique et prennent les mêmes risques.
Les arts de la rue s’imposent de façon transgressive à plusieurs égards. Ils le font d’abord en s’affichant de façon ostensible, presque aggressive dans l’espace public par des formes d’expressions gratuites. Ils revendiquent cette gratuité en opposition avec les productions artistiques contemporaines qui sont de plus en plus chères et contrôlées par un marché toujours plus contraignant. Le rapport à l’Auteur majoritairement, reposant souvent sur une fière revendication d’anonymat, prend également le contre-pied de celui qui prédomine dans les arts majeurs ou les arts reconnus.
La troisième manifestation culturelle venant des banlieues que je voudrais évoquer échappe à l’aspect de la culture comme manifestation artistique. Le terme de culture doit ici être envisagé dans le sens où les anthropologues l’entendent, c’est-à-dire comme un ensemble de pratiques sociales souvent symboliques, plus ou moins conscientes. Dans ce sens, les pratiques de milieux populaires empruntent aux cultures dominantes tout en les nourrissant. Revenons sur trois ou quatre manifestations de la culture populaire qui restent en étroite relation avec les cultures dominantes.
Évoquons dans un premier temps ce que l’on appelle la " débrouille ". Plutôt que le rapport salarial qui demeure la pratique instituée de la relation au travail dans nos sociétés, la " débrouille " avec tout ce qu’elle comporte de bizarrerie ou de transgression, s’impose comme une vraie culture de la vie quotidienne. Elle se manifeste dans un décalage par rapport aux règles et aux habitudes. Elle produit une façon d’être et de faire qui s’inscrit dans le champ culturel. Dans un monde où la relation marchande est survalorisée jusqu’à faire l’objet d’une croyance quasi religieuse, la gratuité telle qu’elle est dite et souvent mise en œuvre dans les banlieues mérite un instant de réflexion. Dans les cités comme dans de nombreux endroits du tiers-monde – attestant ainsi d’une pénétration des cultures tiers-mondistes à l’intérieur de l’Europe développée - la gratuité se manifeste par le don, l’échange et d’autres manifestations de solidarité traversant la vie quotidienne.
Enfin, dernier aspect d’une culture populaire s’exprimant dans les banlieues, contrairement à ce qu’on imagine et à ce que les images télévisuelles ou les propos de figures publiques véhiculent et soutiennent, les relations quotidienne et de voisinage dans les banlieues sont souvent empreintes d’une grande politesses. Ceux qui connaissent ces lieux de vie populaire savent qu’on peut y être accueilli avec un raffinement relationnel qui exprime l’art de l’ajustement culturel qui devient une nécessité à l’heure de la mondialisation. En effet, dans les cités où cohabitent des populations appartenant à des univers culturels distincts et qui parlent parfois dix ou douze langues différentes, les habitants ne savent pas toujours quelles sont les valeurs portées par chacun. Ils ont pris l’habitude de s’adresser les uns aux autres avec une prudence visant à éviter d’offenser autrui. Cela engendre cette délicatesse relationnelle que les catégories sociales fort éduquées des centres-villes pourraient envier.
Cette forme de politesse me semble la marque d’une culture singulière. Elle est certes l’envers d’une très grande brutalité de et dans la vie quotidienne et parfois d’une grossièreté dont on ne soupçonne pas les limites, mais ces deux formes extrêmes cohabitent et coexistent.
L’art de l’ajustement relationnel repose sur l’exigence de respect qui s’est fortement développée au cours des deux dernières décennies en France mais aussi dans d’autres pays d’immigration comme l’Angleterre, les États-Unis ou le Brésil. Le respect tel qu’il s’impose de nos jours vient surtout des milieux populaires mondialisés. Ce respect n’est pas le même que celui dont parlent les philosophes et les moralistes, reposant sur des hiérarchies et des conventions. La notion populaire contemporaine du respect, transversale, horizontale et réversible est une des manifestations de de la capacité de ce que les milieux populaires, avec toutes les prudences sur lesquelles j’insiste, sont aussi des creusets de valeurs chargées d’un sens philosophique qui peuvent nourrir celles des cultures dites majeures.
Marc Hatzfeld - Transcription par Jean-Marc Génuite
Table ronde "Construction de la mémoire et nouveaux regards sur le monde : quelles identités construisons-nous avec les actions culturelles ?"
Rencontres Nationales Passeurs d’images 2009 (17, 18, 19 décembre, Paris)







