>

Analyser des films avec des jeunes : à quoi ça sert ? par Adil Essolh

« À quoi ça sert ? » J’ai souvent entendu cette question dans le cadre de ma pratique d’éducateur à la PJJ lorsque je propose de convier des jeunes à ce qu’on pourrait nommer, en première approche, un échange en groupe à partir de tout ou partie d’un film, court ou long métrage, le plus souvent de fiction.

Au fond, il s’agit de proposer à des adolescents, une expérience nouvelle à partir d’un support des plus familiers, en l’occurrence se réunir autour d’un film, avec pour objectif d’en parler après le visionnage. Mais je pense, à la suite et avec beaucoup d’autres - dois-je le préciser ? - que cette expérience est loin d’être gratuite au sens où, la plupart du temps, il va s’ensuivre quelques effets.

J’ai choisi ici de mettre en lumière certains de ces effets parmi les plus significatifs pour en montrer la diversité et peut-être l’intérêt.
Tout d’abord, je souhaite insister sur cette activité en tant qu’expérience, que je pourrais définir d’une manière très générale comme « un vécu » que l’on éprouve, dans son corps et sa tête, dans l’interaction avec d’autres à partir d’un support-fiction commun et avec le concours facilitant d’un animateur qui garantit avant tout un cadre sécurisé pour chacun.
Partant de ce point de départ – le film comme expérience –, essayons d’en distinguer quelques contours.

S’ouvrir à soi et à l’autre : évoquer les émotions ressenties

Il s’agit d’abord d’une expérience affective ou émotionnelle. Le film est vecteur d’émotions, le sujet spectateur éprouve des ressentis en rapport avec tout ce qui constitue le film.
Nettes ou floues, précises ou vagues, confuses ou distinctes, plaisantes, neutres ou désagréables, ces impressions émotives forment déjà une première réception du film, à partir de laquelle un échange est possible. Ici, le jeune est invité à se vivre comme sujet affectif.

Ma démarche est d’entamer le parcours dans le film par le canal émotif et non cognitif. Je pense à une séquence de La Haine de Mathieu Kassovitz (1995) où l’on voit des jeunes malmenés au cours d’un interrogatoire par des policiers manifestement plus enclins à se défouler qu’à faire avancer leur enquête. Les jeunes à qui je présentais le film éprouvaient alors des sentiments profonds d’injustice, de colère, voire de dégoût. On s’est appuyé sur ce ressenti pour aller vers l’élaboration d’un point de vue, en travaillant un rapport de distanciation avec le film.
L’émotion pourrait ici, a priori, être considérée comme un frein, une entrave à l’analyse. Au contraire, elle est un appui au développement de l’expression. La notion de groupe prend tout son sens, puisque c’est en débattant et en échangeant que les jeunes s’enrichissent et cheminent de l’émotion à la verbalisation.
C’est à l’animateur de savoir se rendre disponible et à l’écoute, et de s’écarter de toute posture « cultivée » du maître à l’élève. Nous ne sommes pas dans une démarche scolaire avec un savoir donné à transmettre. L’enjeu central est plutôt de savoir rebondir, de s’adapter à ce qu’expriment les jeunes aussi bien par leur discours que par leurs gestes. Un thème ne les intéressant a priori aucunement pourra ainsi mobiliser tout un groupe.

Stimuler la réflexion

Si le film donne à ressentir, il donne également à penser, les personnages de fiction – tout comme leurs pendants réels – se confrontent à des choix difficiles, pour ne pas dire à des dilemmes moraux ou éthiques dans le cours de leur existence. Ainsi les actions ou réactions des personnages, leurs comportements, peuvent être sujets à identification ou contre identification et en ce sens constituer un point de départ pour la discussion.
En outre, les thématiques traitées dans le film peuvent faire écho chez le jeune, susciter des réactions, un questionnement.

Qu’en est-il alors de ce fameux « effet miroir » dont on parle souvent, cette idée qu’il faudrait éviter de montrer à des jeunes en difficulté des images les renvoyant à leur propre réalité ?
Ma première réponse à cette thèse que je critique est qu’il y a autant de films que de spectateurs. La réception d’un film concerne un sujet singulier, doté d’un imaginaire, de références qui sont les siennes. Partant de ce constat, on comprend qu’aucun film ne correspond à une réalité, que le « miroir » ne sera jamais complètement net – même si on accrédite cette thèse de l’effet miroir.
Ma seconde critique, je la puise dans mon expérience. Le travail élaboré lors des séances avec les jeunes révèle que le traitement qu’on fait du film permet toujours de le mettre à distance. Les jeunes découvrent d’autres aspects de ce qu’ils connaissent et en profitent pour réinterroger ce qui leur semblait jusque là familier. L’effet miroir est donc une question vide. La seule concession que je fais concerne les cas « pathologiques » - des précautions sont bien entendu nécessaires quant au fait, par exemple, de montrer des images évoquant des violences à caractères sexuelles à un jeune qui a été victime de tels abus, hors de tout cadre thérapeutique.

À partir de là, un travail de réflexion en groupe devient possible et chacun va pouvoir contribuer à construire une compréhension commune plus complexe, plus contrastée, en somme une expérience réflexive.
De prime abord, certains films ne semblent pas évidents pour les jeunes. La leçon de guitare de Martin Rit (2006 - programmé en 2011/2012 dans le cadre de « Des cinés, la vie ! »), n’avait pas suscité un grand intérêt chez les jeunes à qui je l’ai présenté. Leur fibre émotionnelle n’ayant pas le moins du monde été touchée, nous avons donc commencé par simplement décrire le film. Ils avaient repéré que cet apprenti guitariste, interprété par Serge Riaboukine, était amoureux de la jeune femme présente lors des leçons de guitare et qu’il ne s’y rendait que pour la revoir. On a alors pu interroger leurs propres motivations d’élèves : quel est l’objet de leur désir ? La question du désir dans les phénomènes d’apprentissage, pourtant fondamentale, est trop souvent négligée. L’espace de la classe ne peut se réduire à celui de l’apprentissage, il faut y introduire du plaisir.
En regardant le film une seconde fois (c’est aussi l’un des intérêts du court métrage), et à partir de la réflexion collective développée, leur intérêt a été revigoré.

Nourrir l’imaginaire

Par-delà l’aspect réflexif induit par l’analyse de film en groupe, le cinéma ouvre à un « ailleurs », à un nouveau regard sur ce que l’on croyait connu parce que familier. La fiction découvre des possibles, des manières d’être au monde qui fécondent nos imaginaires.
L’imaginaire, loin d’être uniquement cette zone de retrait du réel comme on le présente parfois, nous aide à enrichir notre réalité, en même temps qu’il constitue un lieu où se ressourcer, puiser son inspiration pour exister.
Ainsi, la fiction, cette fois envisagée comme œuvre d’art, se trouve apparentée à une véritable - osons le mot - nourriture de l’âme.

Assumer son point de vue, accepter le point de vue de l’autre

Au cours de l’échange en groupe, chacun est invité librement à exprimer un point de vue personnel, il s’agit là d’une expérience de sujet qui prend le risque d’assumer, le cas échéant même de défendre une position, un sentiment, un regard sur le film.
En contrepoint, le jeune fait l’expérience d’une écoute accordée à l’autre, dans cet espace où chacun est autorisé à devenir auteur d’une parole.

L’animateur, qui n’est ni un fervent cinéphile ni un critique de cinéma, est là pour recycler en mots les émotions et le film sert de support à cela. Cette aptitude à recycler, les jeunes s’en servent par la suite dans leur quotidien. En présentant un film où le protagoniste est homosexuel, certains jeunes vont ricaner, d’autres condamneront ses préférences. Mais on parle là de réactions émotives ! C’est à partir de ces réactions que l’on va pouvoir travailler leur point de vue, en évitant à tout prix le moindre discours moralisateur qui resterait superficiel. Je préfère permettre aux jeunes d’aller au bout de leur discours homophobe ou raciste. Ils se rendent compte par eux-mêmes de l’inanité de certains de leurs propos, on réfléchit aussi à ce qui les amène à penser de cette manière – sans verser dans une logique thérapeutique. Simplement, la parole sert de médiateur, et la confrontation des points de vue est en cela essentielle.

Le groupe éprouve ainsi la diversité des points de vue qui émergent au fil des échanges. D’autres points de vue que le mien étant légitimes, cet ensemble tisse la trame d’un surcroît de sens et de significations bénéfiques à chacun.

Adil ESSOLH
Éducateur PJJ - STEMO de Strasbourg
adil.essolh chez justice.fr


Éducateur à la Protection Judiciaire de la Jeunesse (PJJ) au STEMO de Strasbourg, Adil Essolh s’investit dans de nombreux projets culturels. Il est aussi conseiller d’éducation à l’image pour l’association Obella [1] . Il anime à Strasbourg une plateforme réunissant des professionnels du secteur social, éducatif et audiovisuel. Il a notamment participé à la réalisation du film d’atelier JE / Deux mains avec des jeunes sous main de justice et intervient régulièrement dans des organismes de formation.
Adil Essolh participe à « Des cinés, la vie ! » depuis les débuts de l’opération et alors que débute la 7e édition, il s’interroge sur les réticences souvent énoncées quant au fait de montrer des films à des publics jeunes, notamment auteurs de délits, et d’en débattre avec eux.


Un article à retrouver dans la revue Projections n°34 Education à l’image : valeurs ajoutées - prochainement en ligne.

Notes

[1L’association Obella est spécialisée dans la production audiovisuelle.