Je suis un peu un ancêtre par rapport à l’action culturelle menée dans le cadre de la Politique de la Ville. En effet, en débutant ma carrière en 1979 comme directeur d’une Maison de quartier implantée dans un quartier dit sensible, j’ai suivi de près la mise en place de la Politique de la Ville et en particulier de son volet culturel. J’y ai d’ailleurs activement participé en développant certaines expériences.
Par la suite, j’ai été amené à m’interroger sur ces sujets à plusieurs reprises, en particulier en tant que responsable des " Rencontres de La Villette " que j’ai organisées pendant 13 ans et qui sont en partie une vitrine de la création artistique née sur les territoires de la Politique de la ville.
Le débat qui oppose encore aujourd’hui action culturelle et action sociale s’impose comme assez franco-français. Il s’inscrit dans l’histoire des politiques culturelles et renvoie à de vieux affrontements comme celui de Jeanne Laurent et d’André Malraux.
En 1959, ceux qui inventent le ministère des Affaires Culturelles n’y incluent pas ce qui relève de l’éducation artistique, de l’animation, des pratiques amateurs ; ils créent en quelque sorte un ministère des beaux-arts et des artistes. Cette démarche était à l’opposé de ce que souhaitaient Jeanne Laurent et les membres du conseil national de la résistance, elle a engendré un clivage profond dont on hérite encore aujourd’hui en France et qu’il faudrait parvenir à dépasser. Ce type de clivage est beaucoup moins marqué dans d’autres pays, en particulier ceux d’Europe du Nord.
En 1985, j’étais au premier grand forum national " Culture et Quartiers " organisé à Bordeaux dans lequel Jack Lang, lors du discours d’ouverture, a déclaré que la condition de la réussite d’une véritable politique culturelle en direction des quartiers était de " mettre à mort " le clivage entre culturel et socioculturel. Cette belle déclaration attend encore d’être suivie par des actes, même si entre temps il y a eu quelques avancées.
Depuis 1998, il existe par exemple un bureau des pratiques amateurs au sein du ministère de la culture. En 2001, un protocole d’accord à également été signé lors des " Rencontres de La Villette " que je dirigeai à l’époque, entre Marie-Georges Buffet (ministre de la Jeunesse et des Sports) et Catherine Tasca (ministre de la Culture et de la Communication) afin de développer des collaborations étroites entre culturel et socioculturel.
Je pense que Jack Lang avait raison sur le fond, la Politique de la ville a effectivement été un terrain d’expérimentation du décloisonnement entre culturel et socioculturel. Pourtant, sous son ministère et alors même que le budget de la culture était doublé, l’essentiel des moyens financiers est revenu aux artistes et à la création et peu a été consacré à l’éducation artistique, aux pratiques amateurs et à l’action culturelle.
Aujourd’hui, nous sommes les héritiers de toutes ces contradictions et nous devons croire en la consubstantialité " art/social " et militer contre la conception clivée franco-française. Il n’y a pas d’un côté la figure de l’artiste qui tombe du ciel tel un deus ex machina doté d’une parole divine et de l’autre des gens ordinaires vivant des vies médiocres et qui, grâce à la démocratisation culturelle peuvent de temps à autre accéder aux œuvres de ces " gens magnifiques " que seraient les artistes. Tout ceci relève du mensonge, les artistes ont besoin des gens et de leur vécu pour nourrir leurs œuvres. Comme Marcel Duchamp le soulignait : " l’art naît rarement dans les lits qu’on lui prépare ".
Nous sommes dans une période où nous avons besoin de rêver à nouveau, de réinventer le monde… même les économistes en conviennent . Or l’art est un vecteur essentiel de la capacité à imaginer. Je pense que le médium artistique, que ce soit le spectacle vivant, le cirque ou encore les productions audiovisuelles, offre une chance à des personnes habituellement privées de la parole ou d’un certain niveau d’éducation de s’emparer de façon sensible d’un moyen d’expression. L’expression artistique leur donne la possibilité de réinvestir le monde et d’affirmer des identités. En leur donnant la force de la parole, de la valorisation, de la reconnaissance, elle transforme les " urgences d’expressions " de personnes qui ne sont pas des universitaires et peuvent faire de l’art sans le savoir.
De nos jours, certains artistes tout d’abord impliqués dans des démarches sociales aboutissent par la suite à de véritables créations artistiques en se nourrissant de la parole et du vécu des gens. Je me contenterai d’évoquer deux artistes reconnus par les institutions culturelles.
Joël Pommerat qui est un metteur en scène de théâtre aujourd’hui unanimement reconnu a par exemple conçu l’une de ses plus belles œuvres avec le spectacle " Cet enfant " qui à l’origine était une demande sociale adressée par la CAF de Basse-Normandie. Après avoir détecté de graves problèmes relationnels entre parents et enfants sur des quartiers dits sensibles, la CAF a demandé à Joël Pommerat et à son équipe de comédiens d’animer des ateliers d’écritures et de paroles. Le " petit objet " de création artistique qu’ils en ont tiré et nommé " Cet enfant " a traduit et restitué en termes artistiques et théâtraux une parole de nature sociale. Le spectacle a été joué dans des cours d’écoles, des MJC, des centres sociaux et a créé un débat entre parents, enfants, travailleurs sociaux et enseignants. Plusieurs années après, Joël Pommerat et son équipe, repensant à ce " spectacle d’intervention " ont imaginé un " grand " spectacle qui est passé sur les scènes des plus importants théâtres. Dans cette œuvre magnifique dont le metteur en scène reste très fier, la parole des gens et leur vécu douloureux a nourri une création artistique ambitieuse.
On pourrait aussi s’intéresser à l’œuvre de Sidi Larbi Cherkaoui, grand chorégraphe belge flamand d’origine arabe dont les créations passent régulièrement au théâtre de la Ville de Paris. Pendant une intervention avec des autistes et des trisomiques, il croise des gens qui tout en étant soumis à des contraintes fortes dans leur corps font preuve d’une " espèce " de liberté d’expression. Cette rencontre le trouble si profondément, que ce qui était à l’origine un atelier expérimental va devenir Ook (2002), une pièce jouée sur toutes les grandes scènes. Ces personnes avec leurs identités, leurs spécificités bousculent complètement les cadres esthétiques et ce qui se joue sur la scène du spectacle imaginé par le chorégraphe reste certes du Sidi Larbi Cherkaoui mais transformé par l’urgence de la parole de ces gens, leur façon d’imposer leur corps sur scène. Je partage totalement le point de vue de Claude Chalaguier lorsqu’il avance que " la marge nourrit la norme et la transforme " et qu’est-ce que l’art si ce n’est la transformation de la norme ?
Ces deux exemples montrent qu’il existe un aller-retour entre le travail des artistes et l’espace social et qu’ils se nourrissent mutuellement.
Dans un livre sur le spectacle vivant que Philippe Henry a récemment écrit (1), il défend l’idée qu’entre culture reconnue justifiée par les œuvres et culture plus personnelle faite de pratiques individuelles souvent autodidactes, il est urgent d’inventer des relations dialectiques. Je pense que cette urgence-là doit aujourd’hui guider nos actions.
Philippe Mourrat - Transcription par Jean-Marc Génuite
Table ronde "Accès à la culture et politique de la ville"
Rencontres Nationales Passeurs d’images 2009 (17, 18, 19 décembre, Paris)
• Notes
(1) : Spectacle vivant et culture d’aujourd’hui. Une filière artistique à reconfigurer.







