L’action se situe au début des années 50, moins d’une décennie après la décision "politique" de l’administration Truman de larguer "little boy" et "Fat Man" sur Hiroshima et Nagasaki (6 et 9 août 1945). Ouvrant l’ère de la dissuasion nucléaire, l’action précipita la "capitulation sans condition" (15 août) d’un Japon ruiné et engagea le pays - sous la tutelle de l’armée d’Occupation américaine (1945-1952) - sur la voie d’une restructuration politique, économique et idéologique sans précédent : vote d’une nouvelle constitution (1946), "démocratisation" forcée, réforme agraire (1946), re-industrialisation. À cette même époque, la guerre de Corée (1950-1953) transforma l’archipel en "base industrielle" américaine et accéléra la reprise de l’économie nippone.
Le film de S. Imamura appréhende le Politique et l’Historique essentiellement à partir des bouleversements qu’ils induisent dans les pratiques culturelles nippones et plus généralement dans l’ordre identitaire.
Au cœur du village de Kobatake, où la sociabilité est encore réglée par des codes ancestraux, le cinéaste privilégie – à travers le portrait d’une famille d’Hibakusha - la tragédie sociale causée par les retombées d’un événement aussi extraordinaire que l’explosion nucléaire. Shigematsu, sa femme et leur nièce Yasuko appartiennent à cette communauté des survivants exposés aux radiations, que l’Occupant, avec le soutien des autorités Japonaises, réduira au silence pendant une dizaine d’années par l’intermédiaire d’un "code de la presse" (1945) interdisant toute référence à la bombe.
Marginalisée par sa condition d’Hibakusha, Yasuko est exclue de l’espace rituel du mariage, malgré les solutions imaginées par son oncle. Les familles de prétendants rejettent toute perspective de mariage dès qu’elles apprennent que la jeune femme a traversé l’un de ces orages de pluie noire radioactive qui succédèrent au bombardement atomique.
Des séquences en flash-back reviennent sur l’intensité du choc provoqué par le bombardement d’Hiroshima en représentant quelques extraits du "journal d’un atomisé" tenu par Shigematsu. Elles projettent le spectateur au cœur d’une expérience vécue de la catastrophe nucléaire durant les premiers jours.
À travers la marginalisation d’une famille d’Hibakusha c’est l’empreinte indélébile du drame nucléaire affectant le corps individuel et social qui s’expose, c’est l’irruption dans l’histoire privée de la trame Historique qui s’affirme.
Dans sa détresse, Yasuko se rapprochera d’une autre figure marginalisée : Yuichi, l’ancien soldat, qui répond compulsivement au bruit d’un moteur et se précipite sous les roues du véhicule en rejouant le geste conditionné qui consistait à placer une bombe sous les chars américains en hurlant "mission accomplie". Le cinéaste a été chercher ce personnage - absent de l’histoire originale - dans une nouvelle du même M.Ibuse. Le couple alternatif qu’il compose avec Yasuko livre l’avers et l’envers du trauma japonais issu de la guerre. Ces deux personnages incarnent un Japon à l’identité "défaite", "blessé" par les années de conditionnement militariste, la guerre et la mémoire de la bombe et s’imposent comme les corps symptômes de cet "âge des extrêmes" dont l’historien Eric Hobsbawn a composé l’exégèse.
Jean-Marc Génuite
Ce texte propose de prolonger la réflexion esquissée autour de la même thématique avec le court métrage 200 000 fantômes de Jean-Gabriel Périot (sélection "Des cinés, la vie !" 2009/2010)
Lire la fiche pédagogique consacrée à 200 000 fantômes







